Alain Vaujany, bibliophile / Des lions, un minier et le lieutenant de vaisseau

L’un est aussi petit que l’autre est grand, aussi brun que l’autre est blond ; l’œil du premier est aussi noir que celui du second est bleu et pourtant ils se ressemblent. Ca ne tient pas tant à leur allure svelte mais plutôt à ce qui ne se voit pas. Pierre Loti et Alain Vaujany sont des bourlingueurs sentimentaux. Sans pousser à l’extrême le jeu des similitudes, il n’est pas inutile d’apprendre que les deux hommes à près de 150 ans d’écart ont rêvé puis atteint les mêmes terres lointaines qu’avaient avant eux foulé le frère de Loti et deux grands-oncles maternels de Vaujany.

De Gustave Viaud on connait surtout la mort en pleine mer pour ce qu’elle toucha son petit frère Julien. Des ancêtres d’Alain, il faut en parler un peu. Le premier, officier de son état fit partie du corps expéditionnaire emmené par Gallieni à Madagascar en 1896 pour mater la violente insurrection menée par la reine Ranavalona, mais en réalité fomentée par son oncle Ratsimamanga et le ministre de l’intérieur, Rainandriamampandry. On aurait pu imaginer que l’étrangeté de ces noms aurait attiré le petit garçon de 8 ans qui, sous la houlette de son médecin militaire de père, avait débarqué en famille à Tananarive. Que nenni ! Il préférait bien se planter chaque jour de marché devant la plaque de la rue du capitaine des Lions, son aïeul. Il faut reconnaitre qu’un tel nom vaut tous les exotismes patronymiques ! Et puis, tout de même, c’est lui qui, nommé maire de Tananarive, développa les principaux projets de voirie de la capitale.

Il y a encore le grand oncle Minier. C’est lui surtout le grand responsable de la collection que je suis venue inspecter. Engagé volontaire à 16 ans dans la marine en 1854, il ne la quittera en 1889 que parce que ses forces l’abandonnent. L’homme est entreprenant, voyageur et dessinateur à l’occasion. Or, un de ses carnets de croquis arriva sain et sauf jusque dans les rayonnages de la bibliothèque du grand-père d’Alain Vaujany. Il se souvient avoir souvent parcouru ce petit calepin oblong à fermoir relié dans une sorte de chagrin souple. Il le manie désormais devant moi puisqu’il en hérita voilà déjà quelques années. Certains croquis sont à n’en pas douter des relevés habituels de navigateurs, mais certains autres ! Pendant que je les passe en revue, mon hôte est allé me chercher quelques récentes parutions qui vont m’intéresser au plus au point. Il y a là, les reproductions de croquis marocains de Loti (Au Maroc avec Pierre Loti, Le Torii éditions, Carnets de l’exotisme n°4 1990) ou encore celles de dessins de l’Ile de Pâques (Loti, L’Ile de Pâques. Journal d’un aspirant de La Flore Ch. Pirot, 2006). Ce qu’il y a de frappant, c’est la similitude du trait de crayon qui chez les deux marins va droit à ce qu’il veut montrer. Entre la case de Robinson Crusoé de Minier et les « moai » de Loti mon cœur balance… mais pas assez pour décontenancer mes petites cellules grises qui depuis quelques minute s’agitent. Ah mais ! Quand est-ce que Minier est né exactement ? En 1838 ? Soit seulement 12 ans avant Julien Viaud ! Le visage de mon cicérone qui est jusque là resté impassible s’éclaire d’un coup. Son regard s’arrête dans le mien. Il sourit. J’ai tapé juste. Selon leurs biographies , ils ont certainement pu se rencontrer en 1877 à Rochefort mais surtout ils ont servi ensemble en 1885 sur la Triomphante, le commandant en second Minier monté à bord le 13 avril, précédant de peu le lieutenant de vaisseau Viaud embarqué le 5 mai. Dans Cette éternelle nostalgie. Journal intime 1878 -1911 (La table ronde, 1997) Loti note en date du dimanche 31 mai 1885 : « De nouveaux commandants à bord ; le service change : on me donne le poste d’officier de manœuvre, celui que j’aime le plus ». Avec l’air de ne pas y toucher, Alain Vaujany ajoute que son aïeul avait fait une campagne d’Islande pour la surveillance des bancs de pêche et avait approché de près les baleiniers. Aura-t-il eu l’occasion de parler de Terre-Neuve à Loti pourtant totalement fasciné par l’Asie dans les eaux de laquelle ils naviguaient alors? Il n’en reste pas moins que Pêcheurs d’Islande parut chez Calmann-Lévy en… 1886 !

Voilà qui me permet d’attaquer le cœur de la collection. Je m’apprête à refermer pour de bon l’émouvant carnet mais une aquarelle retient encore mon attention puis le bout du sein d’une inattendue tahitienne la capte encore un peu plus. Tahiti ! Vaujany en a sillonné les récifs, Loti y a gagné son nom de plume. Des rayonnages, mon hôte sort Le mariage de Loti publié par la S.E.L.T. en 1935 dans la collection de « grands événements littéraires ». Cette édition met en lumière l’homme derrière l’œuvre par un subtil parallèle du journal intime et du texte achevé.

Voilà que je me retrouve encore une fois à mille miles de la bibliothèque parisienne que je désire voir. J’ai tort de me désespérer. Car enfin ! Est-ce si désagréable de rencontrer un bibliophile aux faux airs d’acteur américain des années 60, disons … Steve Mac Queen ? Et puis ce détour par Tahiti au lieu de m’éloigner de mon sujet ne va-t-il pas me permettre de mieux le cerner ?

En effet, Papeete n’est pas le seul point de chute commun de l’écrivain et du bibliophile. Outre l’Afrique qu’Alain Vaujany parcourut enfant de la Tunisie au Tchad en passant par le Congo et que Loti décrira dans Le roman d’un Spahi (P., Calmann-Lévy, 1881), ils ont en commun la Turquie. C’est à côté d’Ismir, à Urla Iskélé que notre jeune océanographe viendra faire ses classes au centre de recherche océanographique de l’université de l’Egée au début des années 1980. C’est à Istanbul que notre jeune sous-officier de marine rencontra en 1877 la seule et unique Aziyadé. De nombreux volumes consacrent le pan turc de l’œuvre de Loti. Bientôt sur la table blanche en ellipse se chevauchent Turquie agonisante (P., Calmann-Lévy, 1913) qui comporte sur la page de titre une effrayante photo légendée « l’un des officiers turcs pris par les alliés chrétiens et renvoyés à leur camp avec les lèvres, les oreilles et le nez coupé », l’originale relié en demi-chagrin des Désenchantées roman des harems turcs contemporains (P., Calmann-Lévy, 1906) ainsi que différents volumes relatant la supercherie qui sous tend cette œuvre. L’Affaire serait trop longue à raconter dans le détail. Il suffit juste de savoir que la journaliste française Marie Léra alias Marc Hélys en fut l’auteur narquoise. Son Secret des désenchantées (Perrin, 1924) figure évidemment dans le lot. Tous ces livres cependant sont bien postérieurs à Aziyadé( P., Calmann-Lévy, 1879 pour l’édition originale). L’exemplaire de mon collectionneur ne date que de 1911 mais il a reçu un envoi qui le rend désirable : « au docteur A. Dutaurnier qui, me dit-il, est allé à Eyoub avec ce petit livre à la main. Pierre Loti ».

Alain Vaujany pense-t-il à voix haute quand il affirme qu’au fond du fond, Loti s’intéressait d’abord et surtout à son prochain. Il le regardait vivre et survivre à l’érosion des temps. Le destin a peut-être voulu le pousser dans cette direction humaniste en le menant sur l’île de Pâques alors qu’elle était encore peuplée d’autochtones, en l’érigeant témoin de la révolte chinoise des boxeurs (1899-1901), en l’encourageant à prendre fait et cause pour les turcs contre l’avis européen. Un deuxième sourire éclaire le visage ombreux de ce bibliophile éclairé qui conclut : « c’est une des raisons qui expliquerait que tant de personnes ont senti la nécessité d’écrire en retour sur lui». Citons pour mémoire les nombreuses pages de Claude Farrère on grand ami, les Opinions candides de Gérard d’Houville éditées dans la jolie collection rose et carrée de « l’alphabet des lettres » ( P., La cité des livres, 1926) dont une phrase résume ce qui restera de l’écrivain : « qu’ importait l’enfantillage de la poudre de riz et du rouge ! Dès que l’on avait connu [son] regard, on ne pouvait plus plaisanter de ces frivolités, car on comprenait qu’elle n’étaient pas coquetterie, mais la quotidienne horreur en face de tout ce qui se détruit. »

Avant d’être cet homme-là, Loti avait été l’enfant d’un roman ( Le roman d’un enfant, P., Calmann-Lévy, 1890) puis le tout jeune homme du Château de la Belle au bois dormant ( Ferroud, 1930). La sobre reliure doublée en maroquin de Semet et Plumelle que j’ouvre alors en contient un des 30 exemplaires sur japon impérial doré sur tranches contenant 4 états des illustrations et une aquarelle originale de l’illustrateur Fred-Monney. Loti rédigea ce court texte pour secourir non pas cette fois « des détresses humaines [… mais ] des arbres , de nos vieux chênes de France que la barbarie industrielle s’acharne partout à détruire ». C’est très judicieux de la part des relieurs d’avoir choisi un maroquin marron doublé à l’intérieur de maroquin vert. On croirait tenir entre les mains la quintessence d’un de ces arbres, tronc et feuilles mêlés ! Mon complice doit bien aimer mon interprétation hasardeuse puisqu’il me fait illico plancher sur une autre reliure, cette fois de Canape, demi-maroquin à coins noir léger qui vient protéger les couvertures et dos conservés orange tonitruant d’un des 75 exemplaires de tête sur papier de Hollande de Jérusalem (P. Calmann-Lévy, 1895). Est-ce un hommage à l’alliance détonante de la noirceur de pensées d’un homme et de la lumière d’un saint endroit ?

N’empêche qu’une fois encore, nous voilà partis bien au diable vauvert ! C’est un saut de puce pour Alain Vaujany qui il y a trois ans à peine était encore un des roseaux pensants du journal le Quotidien à l’île de la Réunion, mais un pas de géant pour la casanière que je suis. Grâce aux dieux, la femme de mon biblio-trotter, qui rentre à l’instant, démarche de danseuse, cheveux souples aux épaules et sourire enveloppant vient à ma rescousse. « Obligez-le à poser ses cartons de livres à Saint Jean de Luz ! Vous verrez, il n’y est pas si malheureux ! ». Je ne me le fais dire deux fois. Mon hôte y est né par accident avant de repartir fissa pour la Tunisie où son père était en poste. Il avoue marquer encore aujourd’hui un temps d’arrêt à l’angle de l’avenue Pierre Loti quand il vient à passer devant ! Il faut dire que l’écrivain fit beaucoup pour le pays basque. Il y fut adopté par un peuple taquin mais amical qui le fit tour à tour jouer aux « gendarmes et aux contrebandiers », à la pelote et même au « papa et à la maman » puisqu’il y prit femme – qu’il installa sans vergogne dans la maison contigüe à celle occupée par son épouse – dont il eut deux enfants qui ne survécurent pas à la première guerre mondiale. En échange de quoi il écrivit abondamment et avec succès sur la région. Mes bras se chargent pas moins de six éditions populaires en sus de l’édition originale (P. Calmann-Lévy, 1897) de Ramuntcho. On peut admirer les couvertures des éditions de poche, de la bibliothèque verte, de l’idéal-bibliothèque. Alain Vaujany sort aussi de derrière les rayonnages des perles telles que l’impératrice et Pierre Loti au pays basque de Jean Roux (Monte-Carlo, l’intercontinentale d’édition, s.d.) ou bien cet intéressant Pays basque. Recueil d’impression sur l’Eukalleriade de P. Loti choisies par F. Duhourceau (P., Calmann-Lévy, 1930).

Mais cela semble anecdotique aux yeux de qui me reçoit. Pour lui, les romans de Loti sont de leur temps, son attachement au pays basque charmant, mais la qualité profonde qui le protégera de l’oubli littéraire reste la qualité de ses récits de voyage emprunts d’un sens certain de l’observation, d’un goût prononcé pour ses semblables et d’un sens aigu des enjeux futurs. Sa Mort de Philae, ses Dernier jours de Pékin, son Pèlerin d’Angkor n’en sont que quelques exemples parmi une pléthore d’autres. Pierre Loti aurait-il caché son jeu à ses contemporains pour mieux l’abattre devant le lecteur du XXIème s. ? Est-ce là une suprême ressemblance avec Alain Vaujany ? S’il paraît au premier abord cultiver un air taciturne, son œil qui parfois s’anime et s’égaie l’espace d’un instant cache mal un caractère aimable et tendre. Il y a d’ailleurs fort à parier que celle qui vient de nous rejoindre pour boire un verre de vin et parachever notre entretien y est pour beaucoup.

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