«C’est vrai, ils ont peu donné d’encre. Mais tout leur sang»

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte Péguy hurle : « Tirez, nom de Dieu »…)

« Des riches, des pauvres, des faibles, des forts, des rêveurs, des chercheurs de bagarre » forment selon Dorgelès l’aréopage des « écrivains tombés à la grande guerre [… qui] acceptaient la souffrance et la mort mais non l’oubli  [et dont] on ne connaît plus que les illustres». « Cette injustice révolte [Dorgelès]. [Il] voudrait les sauver de l’oubli, ces infortunés, comme on relève un blessé entre les lignes pour l’aider à se trainer jusqu’au poste de secours ». L’idée fait son chemin et  en 1954, bien que Dorgelès ait déjà et à plusieurs reprises largement payé son tribut littéraire aux poilus, il recrute une fois encore son ami et complice André Dunoyer de Segonzac, illustrateur de  ses Croix de Bois, pour ériger un vibrant Tombeau des poètes tout en papier, que Jacques Vialetay éditera avec tact en 1954.



QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).


L’inventaire de leurs noms, vous le trouverez en bas de cette lorgnette, 58 ans après l’exhumation pratiquée par Dorgelès et Dunoyer. Très étrangement, le texte de l’écrivain n’a pas été réédité depuis et ne se retrouve dans aucun projet de numérisation en ligne. Dorgelès avait eu l’intuition de ce silence posthume : « même en choisissant dans leur léger bagage les meilleurs de leurs vers, je crains de n’y point parvenir. […] « J’avais bien mieux dans le cœur » disait amèrement l’un d’eux dans le testament qu’il remit à son père en partant ». « C’est vrai, ils ont peu donné d’encre. Mais tout leur sang » confirme Dorgelès. A qui la faute ?
Rimbaud, en 1871, avait ouvert la voie à ces poètes en puissance en affirmant travailler à se rendre « voyant », et c’est comme autant de voyants qu’il faut considérer ces poètes aux « yeux morts grands ouverts », selon la formule frappante de Jean l’hiver. Mais « [leurs] voix de 20 ans ne pouvaient porter si loin… » en tous cas, certainement pas jusqu’à la postérité. Seuls leurs compagnons d’avant-guerre, certains frères de tranchées, quelques anciens combattants vieillis et une poignée de nos contemporains allaient connaitre leurs vers, les relire, les réciter, les diffuser.

Le boulot de Dunoyer de Ségonzac, en se basant sur les croquis de ses carnets de guerre, fut de donner un corps à leurs voix éteintes. Il grave des vues d’ensemble, des tranches de vie de tranchées, des croquis de soldats et surtout un « portrait » de jeune homme aux yeux déjà morts, déjà voyants. Homère rode. La palette des couleurs qu’il emploie est parfaitement comprise par André  Salmon pour qui « les scènes de guerre [de Dunoyer] sont aux couleurs de la boue qui, dans la guerre, l’emporte sur le sang ».  Vous y êtes ? Vous voyez le tableau ? Vialetay fait ajouter au corpus des 50 gravures, la décomposition d’une planche couleurs qu’il présente sur du papier Japon mince permettant de jouer les superpositions. C’est une façon – certes métaphorique mais efficace – d’entrainer le lecteur dans les replis du cœur des poètes disparus, dans la meurtrissure profonde de la terre piétinée, dans l’empreinte qu’a laissé cette guerre jusque dans les mots et les traits des deux anciens combattants que furent Dorgelès et Dunoyer de Ségonzac.

Pourtant, de la lecture du Tombeau des poètes, émane une envie de sur-vivre, une gaité potache, un sang bouillonnant. Dorgelès nous en décrit quelques instantanés : épluchant le « Bulletin des écrivains » qui annonçait la mort des plumitifs de tous poils, Dalleré rigolait : « C’est une publicité qui ne me tente pas ». Il mourra cependant en 1916. Gendreau, « par admiration [pour Edmond Rostand], portait comme lui la moustache en crocs et se coiffait d’un feutre aux ailes souples » avant de le remplacer par le casque réglementaire. Dorgelès se souvient aussi du «sourire indulgent et moqueur » de Charles Müller, se rappelle Louis de La Salle, ce « joli garçon, brillant causeur, bon épéiste, grand faiseur d’épigrammes », Richard de Burgue « narquois jusqu’au bout ». Le sens de l’humour est chevillé à leurs tripes.  Le gringalet Jean Arbousset, surnommé « Quinze grammes »  publia coûte que coûte un facétieux petit journal polycopié, Percot de Quinze grammes. Quand on sait qu’en argot-de-poilu, percot signifiait en argot-de-civil, bobard… Chez Müller, cet humour le quitta quasiment après la vie. Mortellement touché à la tête, secouru, il s’aperçoit au poste de secours que « sous l’effet de la blessure, son corps s’est vidé. Alors, s’efforçant de sourire il dit au major : « Vous savez, ce n’est pas « avant » que ça m’est arrivé ».

Touché à la tête ? Mais « la tête, c’est par là que meurent les poètes » claironnait Apollinaire non plus enturbanné de gaze mais plus virilement ceint d’une courroie qui maintenant un cabochon également en cuir.  La table que Franconi avait fait tourner avant guerre ne lui avait-elle pas prédit: « tête tranchée ». A l’époque, ses amis pseudo-spirites avaient ri, l’avaient soupçonné de tricherie polissonne. Ne se présentait-il pas en anarchiste et poseur de bombe, ce beau parleur très inoffensif ? On est aussi marqué – n’en déplaise à Guillaume – par le nombre d’entre eux touchés à la poitrine. « Ah ! frappe-toi le coeur, c’est là qu’est le génie » avait dit Musset qu’ils suivirent un peu trop à la lettre.


Les nombreux poèmes qu’a fait reproduire, souvent dans leur intégralité, Dorgelès dans son Tombeau sont parfois des poèmes d’avant-guerre, parfois des poèmes de tranchées. L’écrivain ne semble pas faire de différences entre eux. Sans doute, veut-il insister sur la qualité intrinsèque de ces poètes en herbe fauchés, réfutant en partie l’idée que la guerre crée de toutes pièces la poésie. Si un souffle et le prétexte guerrier court évidemment sur le Rāmāyana, l’Illiade, l’Enéide, et que certains, à l’instar de Jean Bacon dans ses Saigneurs de la guerre, ont soutenu que la guerre de 14-18 avait généré « une production épico-lyrique […] véritablement phénoménale [au point qu’on eut dit] qu’il y avait un poète en puissance sous la capote de chacun des combattants », Dorgelès  considère au contraire que cette première guerre totale a ruiné un élan poétique déjà existant.
Les poèmes du front, pour leur part, s’accompagnent assez souvent d’une tonalité mystique mais gardent des accents de lucidité. Vous n’avez qu’à lire par exemple et entre les lignes cette strophe de Jean l’Hiver : « Le sacrifice est fait, Seigneur. Prenez mon corps / Mes nerfs trop délicats, l’océan de mes rêves /Faites que la minute angoissante soit brève /Que je ne sente pas longtemps venir la mort». Permettez-nous de trouver les mêmes accents mélangés à un soupçon de fatalité antique et ricaneuse dans la dernière parole prononcée d’une voix forte par Péguy à ses gars : « Tirez, nom de Dieu »…  Quant à cette strophe de Trouffleau, alors cantonné en Champagne, elle célèbre cette terre sur laquelle ils combattent et qui restera le témoin éternel de leur passage et de leurs mots.  L’être humain est pressé une seule fois au contraire de la vigne. « Buvez à eux, qui ont tout sacrifié à cette terre chérie, et dans le jus de la vigne qui a mûri sur les coteaux où ils tombèrent, oh ! trempez ardemment vos lèvres comme pour leur donner un baiser ! »
Beaucoup de ces poèmes furent transmis de bouche à oreille, diffusés à leurs frères d’armes par le fruste procédé de la polycopie ;  quelques-uns eurent la félicité d’être lus à l’arrière ;  peu se frottent aux lecteurs d’aujourd’hui. Miraculeusement les poèmes de Quinze grammes furent édités à 25 exemplaires chez Crès et Cie en 1917 sous le titre de Livre de quinze grammes, caporal. A 25 exemplaires aussi, Apollinaire fit tirer à la gélatine sur papier à lettre quadrillé Case d’Armons. Il n’y a pas de quoi démarrer un feu de joie.
La Ville de Mirmont dont « les contes ironiques et subtils » ne furent guère remarqués à leur sortie avant guerre n’en avait gardé nulle amertume : « la notoriété s’acquiert […] par des procédés dont je me sens incapable. On lance un livre de la même manière qu’on lance une marque de pastille ou de cacao, je manque des qualités nécessaires ». Il sut cependant prendre courageusement le chemin des dames et y laisser sa peau en novembre 1918. L’Horizon chimérique, son recueil de poèmes posthume, a connu, fait rare, une reconnaissance pérenne. Il fut mis en musique par Gabriel Fauré et plus récemment par Julien Clerc sur l’album Si j’étais elle.

La quintessence de cette poésie qui disparut au rythme des offensives se concentre dans un unique poème Rendez-vous avec la mort  (I have a rendez-vous with Death). Il a suffi à Alan Seeger, jeune journaliste américain travaillant en France, d’un seul chant pour se procurer la gloire littéraire que la plupart de ses compagnons d’infortune n’effleureront même pas. En faisant le tour des Etats-Unis dès sa parution et en ayant été un des poèmes préférés de J.-F. Kennedy, il est devenu l’étendard de ce bataillon de poètes. A la Légion étrangère, dès août 14, le jeune homme s’était engagé pour défendre sa terre d’adoption qui finit par recevoir son corps le 4 juillet 1916 non loin de Belloy-en-Santerre. « J’ai un rendez-vous avec la mort / Sur quelque pente meurtrie d’un col écorché / Quand revient le tour du printemps, cette année / Et paraissent les premières fleurs des près. » Le voyant combattant, l’apprenti-poète ne s’était en définitive trompé que d’une saison. 


In memoriam : Adam, Alain-Fournier, Apollinaire, Arbousset Quinze grammes, Bernard, Bertrand, les frères Bonneff, Bouignol, Burgue, Canudo, Carrau, Chadourne, Cottineau Jean l’Hiver, Dalize, Dalleré, Despax , Dispan, Drouot, du Fresnois, du Roure, Dumas, Foulon, Franconi, Gasquet, Gendreau, Guillot, Hourcade, Jordens, La Salle, La Ville de Mirmont, Leveque Jean, Magnard, Monier, Müller, Péguy, Pellerin, Pergaud, Puget, Rolmer, Royé, Seeger, Trouffleau.  
© texte et photos villa browna // Valentine del Moral

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
[Dunoyer de Segonzac], Dorgelès, Roland. Tombeau des poètes.
Paris, Vialetay, 1954.    

In-folio en feuilles, sous chemise bleue imprimée et emboitage cartonnés. 240 pp.
Edition originale. Tirage limité à 180 exemplaires numérotés et signés par l’auteur, le peintre et le graveur. Celui-ci, un des 30 exemplaires sur pur chiffon de Rives, deuxième papier, comprenant la décomposition de couleurs d’une planche et  une suite en état définitif. L’illustration de Dunoyer de Segonzac comprend 50 bois en noir et couleurs gravés par Jacques Beltrand : 3 doubles pages, 9 hors texte en couleurs, 38 bandeaux dans le texte et culs-de-lampe. La décomposition d’une planche couleurs est tirée sur papier Japon mince permettant de jouer les superpositions. Témoin conservé. Parfait état dans sa boite de transport.

n°11 de la liste de liste de livres illustrés proposée actuellement à la vente. Pour en savoir plus, commander, ou recevoir la liste : envoyez-nous un e-mail! 

villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.