COCTEAU, ÉLOGE DU COCKPIT

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on parle en volapük, on serre la pattes d’ours aux as des as, on pastiche Duchamp et le Greco, on se souvient de Musidora)

Cocteau en 1917 par Modigiani
Benito. années 20

« Draeger m’a montré les toiles de Benito, amusantes sans plus. […] Je ne ferai ce texte que s’il me paye bien et par amitié pour les aviateurs« , écrit Cocteau à sa mère en août 1917. Draeger, c’est l’imprimerie pionnière et vedette de l’édition publicitaire de luxe. Elle recrute les maquettistes les plus inventifs, les meilleurs illustrateurs, les plumes les plus alertes et d’abord celles de Colette et Cocteau. Le jeune homme en 1917, a 28 ans, une constitution fragile au point d’avoir été réformé, un uniforme d’ambulancier civil coupé par Paul Poiret, et un premier grand succès polémique qui le place sous la lumières des projecteurs. Ce succès, c’est le ballet Parade dont il a écrit le livret, dont Satie a composé la musique, dont Picasso a imaginé les décors et les costumes et que la troupe Diaghilev a interprété sous les huées de la salle.

La Première eut lieu au théâtre du Châtelet le 18 mai 1917 et déclencha un tohu-bohu de tous les diables. « Picasso, Satie et moi ne pouvions rejoindre les coulisses. La foule nous reconnaissait, nous menaçait. Sans Apollinaire, son uniforme et le bandage qui entourait sa tête, des femmes armées d’épingles à chapeau nous eussent crevé les yeux ».

C’est donc un Cocteau monté sur ses ergots qui fait le difficile en parcourant les épatantes compositions de Benito qui doivent illustrer la plaquette publicitaire concoctée pour la société de construction aéronautique SPAD. Ah les avions ! Les pilotes surtout ! Voilà qui parle à Cocteau. C’est un grand ami de Roland Garros qui lui fit faire son baptême de l’air en 1913. Alors, à la réflexion, il va dire oui. Oui, il écrira le texte de Dans le ciel de la Patrie, la plaquette publicitaire qui nous savourons aujourd’hui. Il rédigera aussi les légendes des surprenantes images d’Eduardo Benito Garcia, qui deviendra après-guerre un des illustrateurs de proue de Vogue et de Vanity fair.
QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent). 

Cocteau, Benito, Blériot. 1918

Drôle de livre tout de même, que ce livre de guerre. Tandis que Dans le ciel de France les spads esquivent les attaques allemandes et expérimentent à l’envi le système de tir à travers l’hélice mis au point par Roland Garros et breveté en janvier 1914 ; sur la terre ferme on s’occupe d’en faire la publicité. Futilité ? Il semble bien que non. Quelques grammes de cynisme peut-être. Blériot qui a repris en main la SPAD du trop flamboyant Deperdussin, sait trop bien dans quel état critique était l’établissement en 1913. Il sent l’aubaine qu’a été pour l’industrie aéronautique, la déclaration de la guerre. Il comprend que pour avoir une chance de survivre après-guerre, il faut communiquer sur la modernité, l’innovation, l’unicité de ses engins volants. Citroën l’a compris qui prend les devants sur la paix future. Il met en place cantines, et crèches, une pouponnière et une infirmerie ; il fait installer des vestiaires et des douches. Le témoignage de ses munitionnettes sera la meilleure des publicités et une protection contre les accusations de profiteur de guerre qui pourraient s’élever un jour. Chez SPAD, on réfléchit autrement. Pour vanter les avions de l’établissement on va communiquer. On place donc en fin d’ouvrage le dessin des sept modèles en activité du spad, l’avion de chasse par excellence. C’est bon pour l’entreprise de la montrer techniquement efficace. Un texte de Jacques Mortane, Du sport à la guerre grâce à la vitesse ferme l’album. On y apprend qu’en volapük, la langue universelle qui enthousiasme alors, spad veut dire

les avions bombardent

espace, sous-entendu espace parcouru bien entendu. Entre les planches de spads et le texte final, on a placé un trombinoscope héroïque comprenant 64 portraits photographiques de pilotes qui ont fait briller les « ailes » françaises. On y reconnait Guynemer, René Fonck, Roland Garros ou encore Nungesser. Ce sera parfait pour l’image de marque future de la maison.


Mais l’immortalité de la SPAD ne saurait être totalement assurée par cette présentation de premier de la classe. Ce qu’il faut pour y arriver, c’est transformer la réclame en œuvre d’art. Voilà pourquoi Draeger a recruté Cocteau et Benito. S’il arrive à éditer pour son client un chef d’œuvre publicitaire, il aura alors pleinement rempli son contrat. Le cachet proposé à Cocteau semble avoir été suffisant puisqu’il accepte de travailler sur cet éloge de « ce modèle des avions d’attaque, cette petite machine de race, forte et charmante ». Son amitié pour les pilotes comme il l’a écrit à sa mère, en particulier pour Roland Garros qui lui disait souvent : « à Paris, mon envergure me gêne… » a certainement fini de le persuader.

Il détaille longuement les illustrations de Benito avant de les légender à l’emporte-pièce. Leur style quasi cubiste ne le déroute pas. Ne vient-il pas de monter Parade avec Picasso, le pape du genre ? Le

surveillance marine

côté répétitif très futurisme italien ne le gêne pas non plus, l’ayant reniflé dans le sillage d’Apollinaire. Mais ce qui marque plus le jeune touche-à-tout, c’est la découverte du monde vu d’en haut. Dans son journal du front, le peintre allemand Oskar Schlemmer, futur élève du Bauhaus, le constate simplement : « Les photographies prises d’en haut représentent le monde comme on ne l’avait jamais vu ». « Une esthétique cartographique » bientôt habite les artistes. La couverture de Dans le ciel de la patrie n’est rien d’autre qu’une vue aérienne trouée d’une cocarde bleu blanc rouge et biffée par la signature de Blériot. Les huiles de l’anglais Richard Carline, au hasard, La bataille aérienne au-dessus de Kut El Amara, peinte en 1915,  en est une autre sage manifestation. Plus décalé, plus drôle, mais toujours à l’aide de cette perspective inédite, Boutet de Monvel fait de lui-même, un Portrait pris à 2000 m par un appareil qui est à 2300 m au passage des lignes près Vaney.  Benito, lui, s’empare de cette « nouvelle vision du paysage, à plat, sans ligne d’horizon » et se permet toutes les audaces. Et ça marche. Sans bouger de notre fauteuil, on se retrouve dans le cockpit, collé à notre siège par les accélérations, avalant des paquets d’air, le sang montant à la tête dans un looping impeccable. Ça tangue, ça tremble de tous côtés, on a le tournis. 

révélation de la vision aérienne
Les couleurs vives qui tourbillonnent sont dominées, non pas comme on l’aurait cru par le bleu du ciel, mais par le vert. Le vert de l’Espoir. On est en temps de guerre tout de même. On l’oublierait presque. Seules des cocardes tronquées nous le rappellent. Rien de bien guerrier dans les légendes de Cocteau. Il y a bien ça et là l’évocation des shrapnels, les obus à balle meurtriers, des torpilleurs mais loin, si loin, en bas sur la mer ou autour des embryons de DCA. Il souffle en revanche un indéniable vent d’art moderne dans ces images. On sent dans ces résumés picturaux un peu du Nu descendant un escalier et comme le formule Duchamp, un cinéma,encore en enfance, et la séparation des positions statiques dans les chronophotographies de Marey  en France, d’Eakins et Muybridge  en Amérique ». 
décompositions à la Duchamp
Du cinéma encore dans l’illustration qui présente un duel moderne où les balles traversent l’hélice comme le regard un ventilateur. Benito l’a paré de deux oiseaux, un blanc, un noir, figurant les deux camps en présence. On présume que le blanc est Français. Une Victoire de Samothrace y pointe le bout de son déhanché et les pilotes y sont vêtus à la Musidora. Est-ce que Benito aurait eu le béguin pour la première des vamps du cinéma ? Il faut reconnaitre que ce devait être bien difficile d’échapper à celle qui tenait le premier rôle dans les aventures cinématographiques des Vampires, terribles bandits qui envahirent les cinémas de Paris en 1915 et qui annonçait par son goût du travestissement à même la peau,  les masques de Fantomas
Musidora et les pilotes
Les pilotes risquent leur vie dans les airs, mais Benito et Cocteau ne veulent rien dramatiser. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Les nuages ont droit d’être charmés par le moteur et d’approcher les avions qui ont hâte de pondre. Les mécaniciens ont le droit d’être déformés par le fleuve de vitesse. Et le pilote lui-même, a le droit, une fois redescendu et posé, d’enlever ses gants qui lui font des pattes d’ourset d’aller diner ce soir dans sa terrible petite Hispano. Après tout, c’est lui le héros. Au courage du « Pilote », on doit d’avoir ces images intemporelles qui nous emberlificotent gentiment. Mais l’album est ponctué bientôt par une page blanche barrée d’un titre au goût de cendres : A la mémoire du Capitaine Georges Guynemer.
Guynemer vif et mort
Alors, soucieux, on tourne la page et Guynemer en lévitation, les yeux fermés, nous saute aux yeux. Le bras replié, il a la main tendue dans un salut militaire que nous prenons évidemment pour un adieu la compagnie ! Devant nous médusés, l’as s’élève dans un paquet de nuages gris. A l’arrière-plan de l’image, comme englués dans une terre noire, les poilus en uniforme bleu horizon, tendent des « étendards [qui] s’inclinent sur son passage ». Le jeune homme avec ses 54 victoires homologuées, sa trentaine de victoires probables supplémentaires, tomba comme une fleur sept fois du ciel en faisant un pied de nez à la Camarde. Mais, elle est têtue la drôlesse et la huitième fois arriva à ses fins. Il fut retrouvé une balle dans la tête, l’index de la main gauche arraché, l’épaule et la jambe brisées. 
Si l’ascension peinte par Benito est si pathétique, c’est en fait parce qu’il est seul à monter au ciel. Quand le réalisateur Hayao Miyazaki rendit à son tour hommage en 1995 aux as de la Grande Guerre, il ne les sépara pas les uns des autres, les laissant unis jusque dans la mort par leur amour des avions et une camaraderie héroïque. Marco Rossinelli, Porco Rosso, levant le groin vers la flotille fantôme qui le survole, voit la cocarde anglaise de Mick Mannock le borgne voler aile à aile avec la croix allemande du petit Baron Rouge et la cocarde française du malingre Guynemer. Tout en haut dans le ciel, les infirmités n’avaient pas voix au chapitre. 
Porco Rosso de Miyazaki et Guynemer par Benito, hommages aux braves
Ses avions, Guynemer les faisait peindre en jaune et on reconnaissait sur leurs flancs le long oiseau de l’« escadrille des Cigognes », dont le symbole tapisse les pages de garde de l’album de Blériot. Mort au firmament, Cocteau décrit l’as, pâle comme un ange du Gréco. Benito l’a aussi étiré à la manière du maitre espagnol. Continuateur du Greco, Benito ? Il n’était en tous cas pour Cocteau « ni cubiste, ni futuriste ». « Il [brossait selon lui] des vertiges, à la façon des Japonais ». Son éloge du peintre est plutôt aimable pour quelqu’un qui trouvait six mois plus tôt ses compositions amusantes sans plus. Cocteau se serait-il laissé ensorceler par ces compositions déstructurées ?
L’écrivain met un point final à son texte le 1er janvier 1918 ; la plaquette est éditée le 1er octobre 1918, sans qu’il ait besoin d’y changer une ligne. Quatre jours plus tard, le 5, Roland Garros meurt dans un combat aérien à Vouziers. Le 17, Cocteau écrit la préface du Cap de Bonne-Espérance qui va paraitre aux éditions de la Sirène en 1919.  Alors que le ton de Dans le ciel de la patrie était aérien, soudain il devient terreux : « Adieu Roland. Je ne soupçonnais pas à quel point la terre saurait te reprendre et que ce poème de notre amitié allait devenir, en pleine victoire, l’hommage de ma douleur. »   © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral. © Stephane-Jacques Addade pour le portrait de Boutet de Monvel.

cigogne vole!

 

LE LIVRE  QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie: 

Bénito | Cocteau, Jean.Dans le ciel de la patrie. Texte de J. Cocteau. Illustrations de Benito. Croquis d’appareils de Capelle.
‎Paris, imprimé par Draeger pour la société Spad, 1918.
In-4 carré, 16 feuillets non chiffrés, cordon de liaison sur le côté, feuilles de garde illustrées du symbole de l’escadrille des Cigognes et des symboles d’autres escadrilles en entourage.
le plat supérieur du cartonnage d’éditeur représente une vue aérienne trouée d’une cocarde bleu blanc rouge et biffée par la signature de Blériot.

‎Edition originale avec les illustrations en couleurs mi-cubistes, mi-futuristes de Benito. Bel hommage à Guynemer ; les 7 modèles du spad suivi du portrait de 64 des pilotes qui ont fait briller les « ailes » françaises, comme Guynemer, et René Fonck, Roland Garros, Nungesser, etc.
Cartonnage légèrement frotté mais bon exemplaire. ; le texte de Jean Cocteau semble avoir échappé aux bibliographes.‎

Bibliographie
Cocteau, La Difficulté d’être, Morihien, 1947.

Freddy Pannecocke, En réponse à la guerre. https://www.google.fr/search?q=ichard+Carline+-+Bataille+a%C3%A9rienne+au+dessus+de+Kut+El+Amara-1915+&ie=utf-8&oe=utf-8&gws_rd=cr&psj=1&psj=1&psj=1&ei=BoLwVO_BIMfraMG6gogB#

Sur Richard Carline, https://www.historypin.org/tours/view/id/2794/title/Carline%20Brothers;%20Richard%20and%20Sydney%20Carline
Boutet de Monvel, aviateur. https://academics.skidmore.edu/blogs/greatwararchive/bernard-boutet-de-monvel-aviator/ 

Jean-François Charcot, bibliothécaire-adjoint, http://collections.musee-armee.fr/dans-le-ciel-de-la-patrie-jean-cocteau-et-laviation-en-1914-1918/

villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.