COLUMBO ET LE COLONEL MOUTARDE À LA CHASSE À COURRE


#PourCeuxQuiSontPressés

 
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Pour ceux qui n’ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même 
La bibliophilie ressemble parfois à une enquête de Columbo.  Ici, les corps rarissimes qui ont été retrouvés sont au nombre de quinze. Quinze photographies de portraits-charges contrecollés sur bristol fort. Un frisson de plaisir a parcouru nos échines en les exhumant. 
Quinze « victimes » consentantes
 Les indices ? Une signature, un nom de photographe, des trompes de chasse, de la moustache, du poil de barbe.
  Les témoins ? Nombreux. Mais tous morts. Voilà qui promet.
 
Capron, photographe sous le Second Empire

Procédons par ordre. Il y a d’abord un certain Gustave Capron dont le nom et l’adresse sont imprimés au verso des cartes bristol.  Trois lignes, trois typographies : l’homme fait dans le raffiné. Le suspect se dit rouennais. Vérifications faites, le gars est réglo : un studio photo à ce nom fonctionna de 1865 à 1870 à Rouen.
Normandie. Second Empire. Nous avons le lieu et l’heure de notre « crime bibliophilique ».
Au recto, contrecollés, quinze photographies tirées en bistre sur papier fin s’exposent. Capron a bien bossé. Il a très correctement pris en photo ces portraits-charges dessinés au crayon qui mettent malicieusement en scène des veneurs en action.  


Au moment de se pencher sur ces gaillards, voilà qu’on plonge dans une partie de Cluedo zinzin régie par une règle du jeu à la manque. Au lieu de devoir deviner qui a fait le coup – ici aucun doute, c’est Nicolas Moreau qui ne perd rien pour attendre, on parlera de lui tout à l’heure -, on doit retrouver l’identité des protagonistes. Exit le colonel Moutarde; à la trappe dames Pervenche et Leblanc; au diable le révérend Olive; au placard le professeur Violet; bye bye mademoiselle Rose. A la place, on a affaire à des chasseurs que l’artiste a affublés de signes distinctifs… qui ne nous disent plus rien aujourd’hui, les derniers témoins oculaires des manies de ces messieurs ayant été expédiés ad Patres depuis des lustres.    
A ce stade de l’enquête, qu’a-t-on finalement à se mettre sous la dent ? Un lieu, une date, des trombines de veneurs et la signature d’un peintre qui mériterait qu’on s’intéresse sérieusement à lui. Si malgré tout, on met ces indices dans un shaker et qu’on le secoue avec conviction, on en sort un nom, un nom qui brille au firmament de la vénerie, celui du marquis de Chambray.
 
A bicycleeeetttte

A partir de cet astre de la vénerie française, les planètes se mettent gentiment en orbite. De fil d’Ariane en aiguilles de bottes de foin, on finit par redonner leur identité à quelques caricaturés, parfois avec certitude, d’autre fois avec intuition. Cet homme des bois à bicyclette, ne serait-ce par hasard « M. de Lestanville, un joyeux, [qui] suivait à pied et à bicyclette; il arrivait souvent, par quel miracle? avant les cavaliers : instinct des raccourcis. »

Avouez! Vous êtes avoué?

Cet autre en robe, rabat et épitoge qui, trompe en bandoulière, caracole, ne serait-ce pas un des protégés de Chambray, l’avoué de Mortagne, « qui possédait une étincelle de feu sacré et qui à la chasse parlait peu, mais juste. C’est pourquoi [Chambray lui] avait donné le bouton », faisant fi des conventions sociales, ne regardant que le talent et les qualités.

Le kilt cynégétique


Et celui-là, kilt au vent et dague dégainée, ne serait-ce pas Avenel connu pour ses origines écossaises? 

Veste pour chiens de poche

Ce chapeau que l’on attend pas, ces sourcils carrés, ce gilet à petits boutons serrés, ces poches larges à contenir des terriers remuant, on dirait Thomine-Desmazures tout craché.  

 

Favoris d’un favori de Chambray

Et les favoris  de ce pékin en chemise et pantoufles, n’appartiennent-ils pas à Auguste Morgon (1) ?   

Observons encore cet autre visage, familier et pourtant vaguement déconcertant. Ce nez droit  plongeant en pointe sur une barbe noire taillée en pointe, ces pommettes hautes, ce regard bridé, ce maintien impeccable, ce poing sur la hanche d’un corps sec délié, on dirait, mais oui, on dirait… le marquis de Chambray en personne ! 

le « Grand cerf » Chambray en chair et en papier

Si on ne le reconnaît pas dans la minute, c’est qu’à l’époque des caricatures, faites aux alentours de 1865, il n’a que 37 ans ! Or, le divin marquis, on le connaît plutôt grâce aux photos réunies par Maurice de Gasté en 1894, soit plus d’une vingtaine d’années après que Nicolas Moreau ait croqué ces veneurs et que Capron ait fixé la trace par la photographie. Or, à 65 ans, Chambray avait eu le temps de blanchir sous le harnais de l’équipage qu’il avait fondé en 1850. 

Hormis ces cheveux blanchis, la photo en pied prise en 1894 et le portrait dressé à l’encre par Gasté en 1926 correspondent encore  à celui que Moreau dessina au crayon près de quarante ans auparavant. Celui qui fut surnommé « le Grand Chef » et que Moreau campe le pied victorieux sur un huit-cors, était « sec, la figure colorée, une courte barbe taillée en pointe, des sourcils légèrement broussailleux en accent circonflexe, les yeux en amande, assez petits, remplis de finesse, de malice, d’expression un peu rusée, mais souriante. Il était leste et dégagé, qu’il soit au chenil en sabots et en veste de velours, en tenue de chasse ou du soir; il était minutieusement soigné dans ses vêtements comme sur sa personne. C’était un délicat du savoir-vivre, assez timide, ayant toujours peur de froisser ou de blâmer; personne n’a jamais pu dire de lui : « Il est de mauvaise humeur. » »
la pommade du lion, connue comme le loup blanc

Cette bonne humeur légendaire flotte indéniablement sur les portraits-charges de ses compagnons. L’un s’érige en vainqueur de Goupil, un autre prend une bouteille de Champagne pour un  biberon, tandis que celui-ci galope, Pommade du lion garantie sous le coude (pommade non pas comme on pourrait l’imaginer destinée aux érythèmes fessiers, mais ancêtre du Petrol Hahn, ce qui ne nous a pas permis d’écrire « cheveux au vent »), et que celui-là joue les marmitons. 

Pommade du lion connue comme le loup blanc

La potacherie règne que Nicolas Moreau a su rendre avec un réel humour. Humour apprécié au point d’être partagé ? Ça se pourrait bien ! Flirtant avec la bibliophilie fiction, on imagine aisément que ces portraits-charges furent commandés par un amphitryon du cénacle de Chambray, ou par le grand maître lui-même. On imagine encore que, ravi du résultat et tanné par ses compagnons de chevauchées, le commanditaire ait décidé de les faire photographier et monter sur bristol pour en faire cadeau aux happy fewconcernés.
L’hypothèse est séduisante, l’énigme reste entière, bien qu’à y bien réfléchir, la véritable énigme dans le fond, ce soit l’artiste lui-même, Nicolas Moreau.


Moreau signe au sabot et à l’ongle


Le grand ordonnateur de ces instantanés bonhommes a en effet obstinément cherché à nous échapper sans y réussir complètement. Malgré lui, il a surgi au détour des comptes-rendus d’expositions artistiques de l’époque, dont le plus parlant est sans doute celui que Bertall fit en dessins pour le Journal amusant en 1865. Le croquis qu’il donne de l’humoristique « Course au sanglier » de Moreau est astucieusement  légendée : « Marcassin, monté par Milord, arrive bon premier d’une demi-longueur; Miss, montée par Tom, est seconde ; Black est distancé ».  

Hommage de Bertall

Moreau a aussi émergé des potins mondains dont était friande la presse de l’époque. Dans le Chenil daté du 14 avril 1887, on a par exemple appris que le vautrait Servant chassa le jeudi 7 par un temps très couvert et que « les honneurs du pied [furent] faits à M. Nicolas Moreau et la curée aux flambeaux ». C’est que Nicolas Moreau, bien que très bien en cour dans la Normandie de Chambray, n’y allait qu’en déplacement. C’est à l’Isle-Adam qu’il habitait. Or, le chenil de l’équipage Servant, point névralgique de tout équipage, était cantonné au Château de Presles… à l’Isle-Adam justement. C’est donc avec cet autre équipage de légende que Moreau passa le plus clair de son temps cynégétique. On va jusqu’à dire qu’il fut le peintre de chasse particulier des Dollfus et des Servant et qu’il fut même membre de l’équipage. On a trace d’huiles humoristiques, croquis et caricatures qu’il fit pour eux et dont quelques-unes ont survécu au XXe siècle et sont parvenus jusqu’à nous.

« des études de chevaux dignes de Géricault »

A les regarder de près, on finit de se convaincre que Nicolas Moreau fut un excellent peintre doublé d’un marrant. Le peintre-graveur Amédée Besnus ne dit pas le contraire au moment d’évoquer cet élève de Jules Dupré qui selon lui « faisait des études de chevaux dignes de Géricault, [et  qui était capable de donner] d’excellents conseils tout en couvrant sa toile ». « Moreau riait bruyamment [produisant] un bruit insolite, sorte de hennissement, que faisait [son] nez qui, planté ferme sur son épaisse moustache, sonnait des fanfares continues. Ce Nicolas Moreau […] avait du reste des talents de société très réjouissants. Ainsi il imitait à s’y méprendre le cheval et l’âne comme aussi les jappements d’un chien blessé à la chasse à courre, ou fouaillé par un « piqueux » et hurlant de douleur. On entendait distinctement parmi les cris le sifflement de la lanière du fouet cinglant les reins de la pauvre bête. Cependant, là n’était pas encore son triomphe [… Il] stupéfiait ses auditeurs par la délicate faculté qu’il avait d’imiter le cochon. Que dis-je ? un troupeau de cochons, s’il vous plaît, passant le « matin » dans une « rue de village ». C’était inouï de rendu! on aurait pu en dire le nombre approximativement, on les voyait se heurter, se bousculer pour échapper aux morsures des chiens qui les faisaient se hâter, puis la voix du porcher qui les excitait. Mais, dira-t-on, comment pouvait-il faire comprendre le matin ? Je ne sais comment il s’y prenait, mais ce qui est sûr et certain, c’est que l’on en avait la sensation, que ce ne pouvait être que le matin, et non pas à tout autre moment de la journée. Moreau établissait des nuances. C’était extraordinaire !  Je n’ai connu par la suite que l’habile peintre de chiens 0livier de Penne qui approchât quelque peu de Moreau, mais combien encore distance ».

Nicolas Moreau –  Hallali – équipage Servant – musée Louis Senlecq à l’Isle-Adam

Olivier de Penne !? Quelle drôle de coïncidence. Alors qu’on parle de talents de société, Nicolas Moreau et Olivier de Penne, deux cadors de la peinture sportive, se retrouvent réunis… Moreau, cador du genre ? Mais, oui, mais oui. Et nous ne sommes pas les seuls à le penser. Chroniquant le salon des animaliers de 1921, Denoinville écrivait : « Gélibert, un vétéran très glorieux a peint des chiens de guerre et nous pensons encore à de Penne, qui connaissait si bien lui aussi, ses chiens et à cet autre peintre Nicolas Moreau, un élève de Jules Dupré, bien méconnu et dont certaines études de chevaux et de chiens valent cependant celles de bien d’autres. » On lit autre part que Moreau «  élève de Picot et de Jules Dupré, est inspiré par les chasses à courre qu’il situe dans la forêt de l’Isle-Adam. Les toiles qu’il adresse au Salon de 1844 à 1883 montrent un artiste robuste et délicat, à l’affût de la lumière et du mouvement ». Les quelques traces visuelles de Moreau glanées lors de notre cyberquête, les trois œuvres de l’artiste conservées au Musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq de l’Isle-Adam confirment ces éloges. A ces qualités, nous ajouterions volontiers le sens inné de l’humour et une gaité chevillée au corps. C’est peut-être ce dernier trait de caractère pictural qui fait qu’il soit si méconnu aujourd’hui. On se damne toujours pour le drame mais on dédaigne généralement la comédie. 

Nicolas by Moreau?


Risquons-nous à penser que, d’outre-tombe, Nicolas Moreau se fiche comme d’une guigne de sa postérité en demi-teinte. De son vivant, il privilégia le plein air, la justesse de son art et l’amitié mais pas les ronds de jambes et encore moins l’art de parvenir.  Nous en prenons pour preuve les charmantes strophes du Souvenir de Roumare qu’un certain A. Gérard écrivit au débotté le 26 janvier 1866 devant les «deux tableaux, où le pinceau fidèle / D’un artiste en renom [Moreau]  a si bien reproduit / Les traits que pour chasser grand saint Hubert nous fit […] Et que le peintre a su nous faire reconnaître […il] a réussi de nous rendre vivants ». Au premier rang de ces chasseurs à courre, on ne sera pas étonné de retrouver « le marquis de Chambray, le chef de l’équipage ». Les noms cités à sa suite, pour un bon nombre, nous les avons déjà croisés au début de notre enquête.   

Gérard écrit aussi que sur l’un des deux tableaux qu’il décrit, le peintre s’est représenté : « Tout en sonnant sa trompe, au coin, voyez Moreau / Qui regarde l’effet que produit son tableau. » Enhardis par ces deux vers, nous tentons l’identification d’une des cartes-bristol non encore élucidée. Un carton à dessin et un crayon y sont brandis par un veneur cintré dans sa tenue, encerclé par sa trompe, juché sur un tréteau à étriers, mené par un « nez […] planté ferme sur [une] épaisse moustache» à la Napoléon III. Se pourrait-il que ce veneur dessinateur cache un second autoportrait de Nicolas Moreau ?  
Baisse ton masque, Moreau, on t’a reconnu ! (Enfin, on espère!)

 © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral

(1) Une fois pour toutes : la rouflaquetteest constituée d’une mèche de cheveux et non pas de poils des joues. Le favori est lui, du poil de joue. Une caractéristique commune aux rouflaquettes et aux favoris est que le menton se doit de rester glabre. 

BIBLIO //Le Chenil : journal des chasseurs et des éleveurs, 14 avril 1887   
 Bulletin de la société de vénerie, octobre 1962
L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 1953
Gérald Schurr, Les Petits maîtres de la peinture, valeur de demain, 1979
Amédée Besnus, Mes relations d’artiste, 1898
Georges Denoinville, in La Revue des beaux-arts : juin 1921
A. Gérard. Souvenir de Roumare. 26 janvier 1866
Joconde.fr pour retrouver les tableaux de Moreau conservés au musée Louis Senlecq à l’Isle-Adam

L’ensemble qui nous a permis d’écrire cette lorgnette  est constitué de


Nicolas Moreau

Auguste Capron photographe
Quinze portraits-charges 

Sans lieu ni date.
15 photographies contrecollées sur bristols forts
mesurant 6,3 x 10,6 cm Les clichés en eux-mêmes mesurent 5,4 x 7 cm.
Nom du photographe aux rectos et aux versos qui indiquent également l’adresse de son atelier, 13, rue Rollon à Rouen. Caricatures signées.
 

Rarissime ensemble de portraits-charges, présentant le marquis de Chambray et un échantillon des veneurs évoluant dans son cercle. Une première enquête a permis de remettre un nom sur le visage et la silhouette de quelques-uns des chasseurs et de replacer le peintre sportif Nicolas Moreau, aujourd’hui méconnu, à sa juste place, celle de peintre officiel de l’équipage Servant, autrement dit celle d’un peintre de grand talent.
villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.