CRAFTY, OBSERVATEUR PUBLIC N° 1

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on fait connaissance avec l’observateur public n°1, on se charcute l’œil gauche, on assiste à la naissance de la bande dessinée, on chasse à courre le chien monté sur bicyclette, on fonce dans le tas à bord de son automobile)

Paris-Sportif, exploits et bobos!

L’épatant de prendre un moment pour observer d’un regard neuf ses vieux amis, c’est qu’on s’aperçoit à tous les coups qu’on ne les connait pas aussi bien qu’on le voudrait. On les aime, on les côtoie souvent, on peut en brosser un portrait saillant et amicalement subjectif mais dans le fond du fond on n’en fait jamais le tour. C’est pareil avec les vieux amis de papier, en tête desquels Crafty. Crafty s’appelait à la ville Victor Géruzez et depuis la nuit des temps j’oscillais à prononcer son nom [Gérusése] ou [Gérusé]. La découverte du pourquoi du comment de ce pseudonyme, soudain, tranche en faveur de [Gérusé], autrement écrit « J’ai rusé ». Crafty signifie en anglais rusé et l’astuce phonique, éminemment potache, fut avant tout une tendre manifestation de dévotion familiale : on dit que c’est pour ne pas incommoder son père, Eugène Géruzez, professeur au collège de France que le jeune Victor se cacha sous ce pseudonyme qui encore aujourd’hui, sonne joyeux et dynamique. Eugène, le père donc, avait écrit au détour d’une page : « dans l’écriture, la main parle ; et dans la lecture, les yeux entendent les paroles ». Que c’est joli ! Le travail de son fils Victor n’aura fait qu’enrichir la maxime paternelle que sans vergogne nous étoffons en : « dans l’écriture, la main parle ;  dans le dessin, elle se tait et observe et dans la lecture, les yeux entendent les paroles ».

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).  

Crafty, profil monocle

Car Crafty c’est l’observateur public n° 1. Ses vignettes foisonnantes qui nous font rire, sont avant tout, il ne faut pas l’oublier un témoignage fidèle d’un Paris qui essuie les plâtres haussmanniens, de la campagne colonisée par les citadins, et parfois des récits de ses amis, au nombre desquels Les Chats de Champfleury (1870), les Enfants d’Alphonse Daudet (1873) et les Chasseurs de Gyp (1888). Mais qu’elle que soit l’univers qu’il sonde, c’est toujours son alter ego qu’il reluque, à travers ses occupations sportives ou galantes, ses animaux familiers et sa « plus belle conquête », le cheval.

Témoin d’une modernité naissante, Crafty s’est fait le chevalier raillant des anglo-concepts de snob et de high-life que Sem son suiveur cantonnera dans les allées des acacias et des poteaux. Crafty les traque lui dans tous les tracas journaliers. Alfred Delvau en 1867 définit le snob comme un « fat, ridicule, vaniteux ». En cette même année, Crafty publie le Snob à Paris, qui fréquente les hippodromes, le pesage de Chantilly, les allées fashionable du bois de Boulogne, les Champs-Elysées et le Tir aux pigeons. On aurait du mal à les y retrouver aujourd’hui, chassés du rond-point par un marché de Noël vain et forain, du bois de Boulogne par le goudron et les hétaïres déclassé(e)s, des hippodromes par les stades omnisports et municipaux sortis de terre au centre des pistes.

Les lettres découpées des Albums

Et si ses fameux quatre Albums Crafty, fins recueils brochés de 45 pages chacun, sont intitulés Les chiens, Les chevaux, Croquis parisiens et Quadrupèdes et bipèdes, qu’on ne s’y méprenne pas. Bourrés d’animaux à quatre pattes plus drôles et vivants les uns que les autres, les vignettes qui se succèdent raillent d’abord les bipèdes. On y est téléportés dans un Paris bruissant du feuillage des arbres des allées cavalières, résonnant du concert tapageur des sabots ferrés et des roues de bois cerclées de fer, peuplé d’une cour des miracles canine trottinant et aboyant à qui mieux mieux. Car les chiens selon le cœur de Crafty ne sont pas précisément des chiens à sa mémère ni des bêtes de concours. Certes, il y a quelques images hilarantes de concours canins, quelques toutous de salon délurés à l’image de celui imaginé par Cecil Aldin qui vient léchouiller amicalement le visage de son élégante maitresse après avoir consciencieusement vaqué à sa promenade truffe et langue à ras du sol.

Joies du cyclisme répertoriées par Crafty

Mais le type favori de Crafty, c’est le bâtard des rues, mal bâti, souvent court sur pattes, nerveux, la truffe au vent. Paris regorge à son époque de chiens errants, se fichant des passages cloutés – et pour cause…ils n’existent pas -, causant des accidents, levant la patte devant les douairières, aboyant à qui mieux mieux contre ceux qui pénètrent dans leur pré carré, au premier chef desquels, les cyclistes et les automobilistes avant-gardistes ! Ce flot que bientôt le préfet de la ville et la SPA naissante, chacun à leur manière, tenteront d’endiguer, sert de virgule, de point d’exclamation, de parenthèses à tous les ouvrages de Crafty. Dans Paris-sportif, ils sont partie prenante de la vie mouvementée des cyclistes, courant la langue pendante à leurs côtés, quand ils ne sont pas en train de les faire zigzaguer dangereusement ou de leur mordre les mollets, ce qui explique « que les journaux vélocipèdiques enregistrent à leur quatrième page, avec dessins à l’appui, toute une collection de revolvers spéciaux, avec cartouches à plomb, spécialement recommandés pour leur efficacité contre les chiens » ! Pas étonnant qu’au tournant du siècle Léautaud en ait recueilli à tour de bras des cabots, qui dut déménager à Fontenay-aux-Roses en 1911, son logis parisien n’ayant pas les dimensions d’une arche de à la hauteur de ses meutes de chiens et de chats.

Crafty à cheval

Les souvenirs de ses contemporains et des membres de sa famille ne recèlent aucun nom de chien que Crafty aurait idolâtré. Pour être franc, on peine à trouver des éléments biographiques basiques le concernant. Portraits et autoportraits se battent en duel et grâce aux dieux, quelques reliques familiales nous permettent tout de même de mettre un visage sur le pseudonyme. Le monocle et les moustaches de rigueur aident du coup considérablement à le traquer dans ses vignettes. Mais on sait avec certitude que Crafty (1840 – 1906) montait fort bien à cheval et qu’il était très lié avec Gyp la stakhanoviste de la littérature alimentaire dont le fond de jardin de Neuilly-sur-Seine faisait office de cimetière canin privé. C’est la petite fille de Crafty qui en rappelle la destination, racontant que sa mère continua fidèlement à aller aux dimanches de la vieille amie de son père, ce qui en passant barbait prodigieusement la donzelle.

Paul et Victor Géruzez chez Rothschild

La légende familiale raconte aussi que le jour de ses sept ans, l’âge de raison n’est-il pas ?, le petit Victor reçut en cadeau une paire de ciseaux affûtée. Puis on passa à table. Son grand frère, Paul, y parla de l’œil de verre d’un de ses amis qu’il déposait bien en évidence quand il sortait de chez lui en rappelant à son domestique que « son œil le surveillait »… Eclat de rire des grandes personnes. Victor tout ouïe. Au moment de monter se coucher, il demande à sa nourrice si tout le monde a un œil de verre. La dame hausse les épaules. Quelles idées peuvent traverser l’esprit de ces petits drôles quand même ! En chemise de nuit, à la lueur de la bougie, Victor veut vérifier par lui-même, s’enfonce ses jolis ciseaux tout neufs dans l’œil gauche, y fouraille un peu avant d’appeler à l’aide. L’œil est bien abimé et un monocle viendra plus tard le protéger. Pour ce qui est de l’œil amoché, il n’y a pas de doute, d’autant qu’un XXX de chemin de fer paracheva le travail en le rendant tout à fait borgne … Pour ce qui est de l’anecdote, on tique un peu. Il faudra accepter que Paul, né en 1831, ait mené à 16 ans tout juste une vie de jeune homme indépendant, fréquentant des célibataires borgnes et spirituels. Quoiqu’il en soit et comme c’est un bon garçon, Victor ne pensera jamais à blâmer Paul à l’origine de cette expérience digne de la Sophie des Malheurs. Il illustrera même deux textes de son ainé, A pied, à cheval et en voiture en 1895 et le délicieux petit volume édité par le nom moins délicieux grand éditeur Rothschild en 1898, Le cheval de chasse en France. Ce volume in-12 est entre nos mains, douce percaline ardoise, aux tranches rouge. Sur la couverture, tout un programme estampé aux ors. Dans le bas, cavaliers en

Possible portrait équestre du marquis de Chambray

bottes noires devisent à pied ou au pas de leur cheval. En entourage, selle et tapis, fouets et chambrière, étrille et brosse, harnachement; en haut, au centre, une tête de cheval tout en crin. Un chat tente de s’immiscer dans la composition, mais un chien l’accule dans un coin le contraignant à faire le gros dos. Le texte, vade-mecum des plus sérieux est égayé de quelques anecdotes piquantes et des nombreuses illustrations dans le texte. Au détour d’une d’entre elles, on voit passer au galop le portrait craché du marquis de Chambray, barbe au vent, trompe en main, l’air gaillard.

Crafty, dessin original.
les quatre dessins ci-desous

Crafty dessinait ses vignettes sur du papier parfois cartonné, souvent ordinaire. Il ne se prenait visiblement pas au sérieux, comme veut la légende familiale. Pourtant, en observant les quelques dessins originaux ici réunis pour notre plaisir, on reconnait le trait sûr d’encre de chine, le sens de la mise en page, le goût du détail qui résume l’idée et fera sourire. Un monocle qui saute, des poules qui d’égaillent, une casquette qu’on mitraille, un clope qu’on allume et tout est dit.

Crafty, comme bien d’autres commença sa carrière en donnant ses dessins aux journaux la Lune et à l’Eclipse « dans des conditions pourtant bien ingrates : le voisinage de Gill, et le placement à la quatrième page ». Les jeunes dessinateurs étaient condamnés à accrocher le regard au premier coup d’œil. Condamnation dont se satisfit ma foi avec facilité Crafty. On lui reconnait un style. Ses collaborations au Journal amusant, à La Vie parisienne, Graphic, L’Esprit follet, et Le Journal pour rire lui permettent de pousser les lourdes portes éditoriales. En effet, ses dessins parurent aussi au Centaure, la célèbre revue de campagne créée par Léon Crémière, le photographe virtuose des chiens impériaux, qui publia les deux premiers recueils du jeune artiste, Snob à

Un drame sous un parapluie

Paris et Snob à l’exposition. Il met en place sans y toucher les bases de la bande dessinée. Bien que ce soit Caran d’Ache qui lui donnera ses premières lettres de noblesse, Antoine Sauverd, affirme que la première histoire muette parue en France est à n’en pas douter de Crafty. Elle est légendée « Un drame sous un parapluie. Dessins sans légendes » et paraît dans le numéro 87 de La Lune, le 3 novembre 1867. Et si Gabrielle Rousseau, sa petite-fille nous dit qu’« il est difficile de dire si [son] grand-père a été réellement célèbre. […] En tous cas, cela ne semble pas avoir été son objectif », il est pourtant le précurseur d’un art qui fait florès aujourd’hui. Victor Géruzez aura donc été à la bande dessinée, ce que Louis Lumière fut au cinématographe, Charles Cros au phonographe, Boby Lapointe au système binaire, ce qu’on appelle communément un pionnier. Ne mérite-t-on pas la célébrité pour cela ?

Mais Charlie, mais Boby, mais Crafty, ont préféré rimer, chanter et crayonner. Fi de la célébrité qui embrigade et fossilise. Un Coffret de santal, L’Aragon et la Castille et Paris-sportif valent toutes les médailles et colifichets. 

Ces croquis du Paris-sportif sont une fois encore un témoignage précis et drôle des « exercices en plein air, tel que courses de chevaux, canotage, chasse à courre, tir, pêche, tir à l’arc, gymnastique, escrime, etc. » agrémentés « d’une pointe de danger » sans quoi le sport ne serait qu’un jeu… à l’exemple du jeu de billes. Pour Crafty, « pas de sport inoffensif » mais des jeux dangereux ! Et selon un plan très personnel, mêlant texte et illustration, il s’attarde sur la natation qui

« un romain vêtu d’un sabre »

systématiquement met l’homme en position frisant le ridicule. Il passe en revue les cocasseries et les bobos inhérents à la boxe, la danse, les jeux de balle, le cyclisme, « l’automobilisme », et bien entendu les sports équestres dont le polo et le coaching, ce dernier sport ayant droit à deux chapitres. L’un deux est particulièrement visuel : on pourrait refaire…en velib’, le parcours de cette leçon de guides de l’extrême en suivant le dédale parisien emprunté! Il est entre autres question de la « fontaine de la rue Saint-Dominique, monument fort laid, carré sur lequel un romain vêtu d’un sabre cause avec une Romaine beaucoup plus décemment habillée », un des « spots » les plus difficiles à franchir en attelage. Ce parcours ad angusta per angusta fut élaboré par Howlett, le plus parisien des cochers anglais que Crafty fréquenta de maitre à élève lors de ses fameuses leçons et sans doute de voisin à voisin aux alentours de la rue des belles feuilles dans le « village » de Passy puisque que Howlett dès 1894 s’installa au 24 de la rue tandis que Crafty habitait au 24 de la rue Mérimée qui prend sa source un peu plus haut dans cette même artère.  

envoi pirouette de Crafty à France
Étonnamment, cet album illustré d’innombrables et réjouissantes vignettes catastrophe appartint à Anatole France. Il fut vendu à Drouot en mai 1981 lors de la dispersion de sa bibliothèque de sa propriété de La Bechellerie, bibliothèque que l’auteur avait installée dans la chapelle au début de la première guerre. Un impertinent envoi de Crafty barre la page de garde : « À monsieur Anatole France, Crafty très troublé de l’audace qui le pousse à lui faire part de son élucubration. Xbre 95». Les deux hommes se connaissaient pour avoir, en 1894, collaboré, France pour le texte, Crafty pour les dessins à un article sur la fête du cheval instituée par le marquis de Mornay, événement annuel auquel « on [allait] parce qu’on s’y [amusait] ». Dans cet article, badin, paru dans les Annales politiques et littéraires, France reconnait qu’ «il n’y a pas besoin d’être sportsman pour y prendre plaisir. Moi qui vous parle, je m’y plais tout comme un autre, et pourtant je ne m’entends pas le moins du monde en équitation. Les chevaux, à l’occasion, sont les premiers à s’en apercevoir. » Il en va de même dans le Paris-sportif de Crafty. Pas besoin d’être un virtuose de la balle, de la nage papillon, pas de nécessité de tenir correctement ses rênes pour rigoler aux tracas et anecdotes relevés au vol par l’œil unique de Crafty. « Mais qu’est-ce qu’aurait fait ton grand-père, s’il avait eu les deux yeux, » demandait régulièrement à sa petite-fille la tante Suzanne !   © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral

LES LIVRES ET LES DESSINS  QUI ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont en vente à la librairie:  

Crafty, [Gérusez, Victor]. Paris-Sportif. Anciens et Nouveaux Sports. Texte et dessins par Crafty.

Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1896. [2], faux-titre, titre, dédicace, 322, [2] pp.
In-4, demi-basane bleue à coins légèrement passée, couvertures conservées, illustrées en couleurs vives, avec un léger manque anciennement restauré.
Envoi impertinent de Crafty « Á monsieur Anatole France, Crafty très troublé de l’audace qui le pousse à lui faire part de son élucubration. Xbre 95». Or, les deux hommes se connaissaient et avaient en 1894 collaboré, France pour le texte, Crafty pour les dessins à un article sur Le concours hippique paru dans les « Annales politiques et littéraires ».Très nombreuses illustrations en noir, in et hors texte sur le sport: sports naturels (marche, natation, boxe, lutte, danse) – sports mécaniques (balle, paume, lawn tennis, ballon, foot-ball, crocket, canotage, bicyclette) – sports qui exigent l’emploi d’animaux (coaching, polo, etc …)

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Géruzez, Paul.  Crafty, [Gérusez, Victor].  Le cheval de chasse en France.
Paris, Rothschild, 1898. Petit in-12 carré, pleine percaline illustrée ors et noir, tranches rouge. 102, [5] pp.
Vade-mecum sérieux, à la fois théorique et pratique sur l’achat, l’entrainement et l’emploi du cheval de chasse à courre. Très nombreuses vignettes de Crafty, frère de l’auteur. Mennessier I, p. 546. Thiébaud, 459.

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Dessin original
Crafty, [Gérusez, Victor].   
Ruade et monocle
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Encre de chine et aquarelle. 15 x 10 cm. Encadrée.

Dessin original
Crafty, [Gérusez, Victor].  
Rênes longues, cigarette allumée.
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E
ncre de chine.15 x14 cm. Encadrée

Dessin original
Crafty, [Gérusez, Victor].  
Un trou dans la casquette, un !
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Encre de chine. 15 x 10 cm. Encadrée.



Dessin original
Crafty, [Gérusez, Victor].
 Chaud devant ! 
                         Encre de chine. 31 x 13 cm. Encadrée.


Bibliographie

Crafty: le XIXe siècle à la loupe: exposition, Chatou, Musée Fournaise, du 11 janvier au 28 mai 1995

Eugène Géruzez, Mélanges et pensées, 1866.

Frédéric Rouvillois, Histoire du snobisme, 2008.

L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 1954.

Arsène Alexandre, L’art du rire et de la caricature, 1892.

Thierry Groensteen, Sans paroles.  http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article516, 2013.

André Guyaux Baudelaire: un demi-siècle de lecture des Fleurs du mal, 1855-1905, 2007.

villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.