De Parry à Tahiti : ses vahinés, les Pomaré, la lèpre et Gallimard.

Roger et André étaient amis. Le premier était maquettiste, le second directeur artistique, tous deux chez Gallimard. Roger Parry et André Malraux aimaient les voyages.Or, si en 1923 le jeune Malraux au Cambodge avait allégé Angkor de quelques fragments magnifiques, il n’avait décemment pas pu demander à son poteau de lui ramener de Papeete un petit quelque chose de vieux, de votif, et s’était surtout abstenu de lui réclamer un souvenir royal. Aussi vrai que nous savons que les rois de France touchaient leur bille en matière d’écrouelles, Malraux lui n’ignorait pas que la famille royale tahitienne en connaissait un rayon en lèpre. Toutefois, à la différence des rois de chez nous, les Pomaré pouvaient non seulement soigner mais aussi refourguer la lèpre à leurs sujets ainsi qu’aux étrangers. On raconte à ce sujet qu’à la fin du XIXème s, un bravache popaa d’Europe décida de s’asseoir dans le fauteuil dans lequel avait trépassé le prince Hinoï, neveu de feu le roi Pomaré V (1839-1891). Mal lui en prit, couvert qu’il fut sur l’heure d’une multitude de marques, prémices d’une lèpre foudroyante. Si au premier abord le truc parait plutôt efficace et sacrément plus expéditif que de faire construire une prison dorée tel que Versailles pour se faire respecter de la plèbe, cela créait un constant problème domestique : comme sous peine de lèpre, on ne devait pas toucher le linge royal, il était plutôt ardu de trouver des blanchisseuses à la cour ; de même nul, s’il n’était de sang royal, ne pouvait creuser la tombe du Roi. M’est avis que le petit personnel qui était en charge des pelles royales devait s’en taper une bonne tranche à chaque fois que les princes devaient saisir les manches et cracher dans les paumes de leurs mains.
Bref. Malraux (photographié ici par Parry) se consola en favorisant la publication chez Gallimard du reportage de son ami. Tahiti parut en 1934 dans un format in-4 et plusieurs indices montrent que Roger Parry mit tout son art à la fabrication de ce recueil de 106 photos. Depuis 1927, il avait dessiné pour la NRF des affichettes de librairie, des placards publicitaires ainsi que de nombreuses couvertures. Il fut également le photographe attitré de certains de ses auteurs-phare à commencer par Saint-Exupéry. Son travail photographique qui avait été consacré en 1930 dans Banalité de Léon-Paul Fargue, était essentiellement basé sur des recherches théoriques concrétisées dans des expériences éditoriales mêlant prise directe et placement d’effets dans la chambre noire. Dans Tahiti, les photos sont telles que prises. Mais son sens de la mise en page apparaît nettement. Sa maitrise de maquettiste explose dans l’ovale invisible qu’il crée sur la couverture en ajustant le dessin aux graphismes sacralisés de la NRF et de Gallimard.
Mais surtout on admire le choix des clichés qui mêlent délibérément images d’Epinal et réalité sociale, nature intemporelle et fragilité humaine ; la mer, l’éther et les terres ; le mouvement et l’immobilité enfin. La Tahiti mouvante se décline en bateaux, danses, plongeons et babils enfantins. La Tahiti immobile se focalise dans les portraits, la lèpre, et cette dernière image qui referme le recueil : un mère et son enfant mort, sorte de piéta tahitienne, sculpture saisissante de chair et de sang. Quant à la lèpre, quant aux lépreux, car c’est précisément d’eux qu’il s’agit, ils fixent l’objectif de Parry sans interrogation, sans jalousie, sans espoir. Ils sont vieux, ils sont jeunes, ils sont hommes, ils sont femmes, ils sont enfants enfin, tous consciemment retenus derrière de minces barrières de bois et une entrée béante. Cette entrée de la léproserie d’Orofara c’est en un sens l’acceptation par Tahiti de cette lèpre persistante. Endémique et royale, elle n’est là-bas toujours pas totalement éradiquée et la léproserie, aujourd’hui désertée, a étonnamment gardé intactes ses frêles défenses de bois.
Parfaitement absent de ce portfolio, le cheval autrefois célébré par Gauguin, apparaît étrangement sur la couverture de Tahiti. Est-ce le choix esthétique d’un Parry cherchant à parfaire comme nous l’avons vu, une couverture quitte à s’éloigner du contenu réel de la publication ? Ou est-ce une consolation d’écrivain-pilleur imposée par Malraux qui se voyait déjà caresser de sa longue main le dessin au trait de cette frustre statue équine que son ami n’avait su mettre dans sa valise. Quoiqu’il en soit, il ne garda pas rancune à Roger Parry qu’il attacha à ses pas et à qui il confia quelques années plus tard ni plus ni moins que la « conception graphique des premiers ouvrages de la collection de l’Univers des formes. De leur collaboration – rappelle le dossier de presse de Gallimard-naîtra un « Musée sans murs » qui rend visibles en un seul lieu un nombre illimité d’œuvres, monumentales ou miniatures et de toutes origines, et favorise, par le traitement graphique des illustrations, les rapprochements que l’œil peu exercé n’aurait su discerner. »

En rayon actuellement à la librairie //

Roger Parry   Tahiti. 106 photos de R. Parry
Paris, NFR Gallimard, 1934. In-4 broché, couverture imprimée en noir et rouge.
[112] pp.
Edition originale. Exemplaire du service de presse. Introduction par Parry avec en bandeau une carte de l’archipel, suivie des 106 photographies en noir disposée dans une mise en page étudiée. 
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