Deux centaures du XIXème siècle + John Bull + Gargantua

reliure romantique
pour amitié cavalière

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS.  (C’est dommage : dans la suite du texte, on trotte à reculons sur les Champs-Elysées, on joue aux échecs, on se tue aux courses d’Autun).


L’amour des livres passe, pour ma part, par l’amour des auteurs. De cet amour platonique, un peu voyeur, un peu fantasque qui prend parfois ses désirs pour des réalités, qui voudrait que Shakespeare ait rencontré Cervantès, que Mistral ait écrit un pamphlet en breton, que… Du calme! On ne s’emballe pas. Mais je suis très calme: La Saint-Hubert ou Quinze jours d’automne dans un vieux château de Bourgogne que voilà, permet pour une fois de prouver dur comme fer une amitié équestre et littéraire de premier ordre. Nous n’allons donc pas bouder notre plaisir et la considérer sous toutes les coutures. 


QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent). 

   Tout passe par le crin et la plume dans cette histoire. Il y a tout d’abord le dédicataire sans quoi notre petite histoire n’aurait pas vu le jour. En page de garde de ce joli exemplaire, en parfaite reliure romantique, d’une large écriture tracée à l’encre marron, l’auteur, Charles de Mac-Mahon, a écrit : «  Souvenir et hommage au comte de Lancosme-Brèves, haut

envoi de Mac Mahon "écuyer et poëte indigne"
« par moi écuyer et poëte indigne »

maitre en équitation de mon époque, fort en pratique comme en théorie par moi écuyer et poëte indigne. Paris, mai 1843 ». La tournure peut sembler au premier abord un peu « fishing for compliment ». Pourtant, il faut plutôt voir dans cet envoi, un gage réel d’admirations multiples. C’est en effet à un véritable centaure moderne qu’a été envoyé cet ouvrage campagnard.
   Il s’agit du comte de Lancosme-Brèves (1809-1873) qui « adonné à l’agriculture, fit de grands efforts, couronné de succès, pour améliorer la Brenne ». Ce fut surtout « un des meilleurs cavaliers de France, […] sous l’influence [duquel] Georges Sand, vers 1844-1846, sera prise d’une vraie fureur d’équitation et se livrera  à l’élevage des chevaux dans ses prairies de Nohant ». Dans le Moniteur viennois daté de 1856, est relaté un fait divers qui pose le bonhomme : « Mardi matin, à onze heures, une épreuve équestre des plus intéressantes s’est faite dans les Champs-Elysées, en présence d’un grand nombre d’amateurs et d’écuyers militaires distingués. Le comte de Lancosme-Brêves avait annoncé que, monté sur John Bull, cheval anglais de chasse, il parcourrait une distance d’environ 1 kilomètre au trot et à reculons. C’est là une passe d’armes unique dans les annales et les audaces de la science équestre. La nouvelle se répandit dans un cercle d’hommes spéciaux qui, confiants dans l’habileté du comte de Lancosme, se rendirent sur les lieux pour être les témoins de cette tentative. Il s’ensuivit une sorte de défi dont la solution excitait vivement la  curiosité  de  tous. Le comte de Lancosme-Brêves est parti du rond-point des Champs-Elysées. Il s’est mis d’abord au pas, à reculons, jusqu’au portique du palais de l’Industrie ; là son cheval a pris le trot, en observant une vitesse progressive, jusqu’à l’obélisque, qui était le but de sa course et où il est arrivé en 5 minutes 37 secondes ». C’est le même qui dirigea de main de maitre le manège parisien de la rue Duphot qui à l’occasion, prit des allures de laboratoire expérimental. Ainsi, en soixante-quinze séances, il « dressa » à la fois 20 jeunes recrues et 20 chevaux ! Lancosme-Brêves sut trouver le temps de descendre de cheval et d’écrire quelques traités d’équitation et de « centaurisation » bien sentis. Le peintre Eugène Giraud, dont le nom a été éclipsé par le célébrissime portrait

Lancosme-Brèves par Giraud. Musée de la vie romantique
Lancosme-Brèves par Giraud.

qu’il peignit de Flaubert, paupières, moustaches et cheveux en berne donna un portrait équestre évocateur  de Lancosme-Brêves qu’on peut voir au musée de la vie romantique : badine brandie, cambrure à la Boni, pantalon fuseau blanc uni et escarpins vernis.
    Charles de Mac-Mahon à qui l’on doit ce livre et cet envoi, n’est pour sa part, ni le Mac-Mahon qui lutina Liane de Pougy, ni le Mac-Mahon qui succéda à Thiers à la présidence de la France. Non, Charles de Mac-Mahon était simplement cet homme fait d’ «une nature d’élite qu’il occupait par ses sentiments exquis, ses élans, son amour du beau, ses aspirations, son intelligence, son savoir-vivre, son luxe sans ostentation, son absence de préjugés ». C’était surtout un cavalier et un chasseur enragé que son ami et cynégético-bibliographe Foudras  classait dans la catégorie des « plus intrépides et de plus croyants veneurs [de ceux] qui chasseraient encore vingt ans après leur mort ». Avant de faire sa connaissance, Foudras avait entendu «faire des récits qui [lui] semblaient alors fabuleux sur la manière de chasser du marquis de Mac Mahon […] Comme il est dans la nature humaine d’admettre difficilement la supériorité en quelque genre que ce soit  [il] n’était qu’à demi-convaincu de toutes ces merveilles et [il] attendait avec impatience le moment où [il] pourrait dire : Je savais bien qu’il y avait de l’exagération»! Résultat des courses, Foudras s’enticha durablement de Mac Mahon qui deviendra un de ses amis et l’un des personnages récurrents de ses livres, à la première place desquels il faut placer ses délicieux et drôles Gentilshommes Chasseurs qui contiennent le récit de leur première rencontre.
Or, comme Lancosme-Brèves, Mac Mahon était homme de jambes et de neurones puisque lui aussi prit la plume. Sa Saint-Hubert est le vade-mecum très-élégant de ce « rude chasseur » – c’est Mac Mahon qui se qualifie ainsi- une œuvre «crayonnée sur le pommeau de sa selle ou sur la table boiteuse du cabaret des déplacements. La comprenne, l’adopte, ou l’exile au cabinet qui veut ». Tout l’avant-propos est à l’avenant, à la fois drôle et taquin, érudit et diablement cynégétique. Les trois chants charmants en vers et l’exhortation aux chasseurs qui le suivent montrent combien nous avons affaire à un homme qui sait de quoi il cause. Le premier chant qui suit le cours d’une chasse à courre,

Mac Mahon départ de chasse à Sully
départ de chasse à Sully

s’ouvre sur une charmante lithographie de départ pour la chasse sur fond de château de Sully qui fut la maison du marquis de Mac-Mahon. Les deux chants suivants forment un melting-pot de connaissances cynégétiques, mythologiques, historiques, de considérations pratiques, de subtilités botaniques et zoologiques. Sous les vers affleurent souvent humour canaille et vivacité d’esprit. Un long passage égraine les calibres des fusils, « une faible nuance en douze numéros | […] gardant pour l’oiseau-mouche, aux confins du visible | le nombre douze, hélas ! mitraille imperceptible ». On voit que la chasse à tir n’est pas en reste et encore moins la chasse à la bécasse qui nécessite un « talisman graisseux », autrement dit une bottine dont le cuir aura été « frotté de suif, d’huile et de térébenthine».
Très étonnamment, au milieu de cette évocation de plein air, deux pages et une longue note sont consacrées au jeu des échecs qui « est du nombre des traits de la vie de château qui offrent le plus de ressources à la campagne, pendant les longues soirées d’automne ou d’hiver ». Cette amusante « petite digression » légitime fait cependant vite place à nouveau à la chasse.
    Diane est plus qu’à son tour accordaillée au dieu Mars. La chasse et la guerre vont de pair dans l’esprit de Mac- Mahon. Un passage enthousiaste agrémenté d’une note explicative rappelle la chute à la chasse du duc de Bourbon qui s’y cassa un bras. «La France fidèle se souvient aussi des blessures d’un autre genre de ce vaillant prince, qui seul ne les a pas comptées». Ce n’est pas sans raison que Louis-Gaspard Siclon dans son introduction à une nouvelle édition des Veillées de Saint-Hubert de Foudras dresse un portrait belliqueux de l’auteur. «Démissionnaire de l’armée après 1830, il partait à la chasse comme il aurait couru sus à l’ennemi; car pour lui le laisser-courre devait être la même image d’émotion de la gloire et de la guerre dont il avait toujours rêvée. Son beau château de Sully devenait un quartier général où se concentraient les troupes de chasseurs des plus aguerris.»
Bref, à l’instar de Joseph Bard (1803-1861), «un romantique bourguignon qui aimait les églises et détestait les chemins de fer », qui m’était jusque là franchement  inconnu mais qui consacra un nombre conséquent de pages à l’auteur, vit dans ce texte un « poème plein de verve, de mouvement et de vérité comme action précédé d’une préface dont le stylo en apprend plus sur son âme, ses allures, son caractère que toutes les notices nécrologiques qui seront consacrées à sa mémoire ».
      Or, il en eut, un paquet de notices nécrologiques… pour la raison que Charles de Mac-Mahon, tel le comédien qui s’effondre sur scène, eut le chic de se tuer comme il avait voulu vivre : à cheval. C’était en septembre 1845, aux courses d’Autun.  Le cavalier gentilhomme manqua une haie, son cheval trébucha et l’écuyer fut écrasé par sa monture. Un mois plus tard, en octobre 1845, la Gazette de Lyon n’alla pas par le dos de la cuillère, en affirmant  que « M. de Mac Mahon était l’âme et presque le but de ces courses de chevaux. Sans lui, elles n’ont plus d’élan, plus de sens, car il était le héros, le chef, le point de mire de toute cette noblesse montagnarde du Morvan qu’il défrayait de ses exemples et de son nom et qui, sans lui, ne peut plus guère jouer au jockey club ». Certains ont du grincer des dents.
    A chevaucher bottes à bottes, un instant, avec ces deux cavaliers émérites, réunis par ces quelques lignes d’hommage sincère du plus âgé au plus jeune, on revit un temps, le dernier, où les noms des hommes et des chevaux étaient également célébrés. Lancôsme-Brèves montait John Bull, «réputé cheval très-difficile, [qui lui permettait d’] attester toute son habileté d’écuyer». Mac-Mahon affectionnait un grand cheval, Gargantua, infatigable à la chasse. 

   Laissez-moi donc avoir une pensée pour ces chevaux élus par ces deux amis qui, c’est certain, doivent de temps à autre enfourcher les cavales d’Apollon et piquer un énergique petit galop dans les Champs-Elysées antiques.

© texte et photos villa browna sauf mention contraire | Valentine del Moral
Bibliographie:
Th., 620. 
George Sand et le Berry, Slatkine, p.322.
Foudras, Les gentilshommes chasseurs,
Foudras, Les Veillées de Saint-Hubert, Introduction de Louis-Gaspard Siclon, Montbel, 2000.
http://celebrations-de-bourgogne.org/1861-deces-de-joseph-bard-polygraphe/
Joseph Bard, Derniers mélanges de littérature et d’archéologie sacrée. Chambet Fils, 1847.
Joseph Bard, Essai d’un Plutarque militaire de la Bourgogne. Aux bureaux de l’Union bourguignonne, 1858.



LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:

[marquis de Mac-Mahon] La Saint-Hubert ou Quinze jours d’automne dans un vieux château de Bourgogne.
Paris, Maulde et Renou, 1842.
Grand in-8, demi-chagrin vert romantique, filets et grand fer romantiques, chasses ornées, quintuple filet intérieur, dos à nerfs ornés aux plats, tranches dorées.
Envoi sur la première page « souvenir et hommage au comte de Lancosme-Brèves, haut maitre en équitation de mon époque, fort en pratique comme en théorie par moi écuyer et poëte indigne. Paris, mai 1843 ».
Parfaite reliure romantique. Un frontispice et cinq planches lithographiées par Caron, Geniole et Leroux sur chine contrecollées. On y voit : un départ de chasse à courre devant le château de Sully ; un rendez-vous autour du chêne antique ; le valet de pied ; la mort du chien de chasse ; une scène d’intérieur ; l’apparition de l’ombre du grand veneur.
Seconde édition, tirée à 200 exemplaires non mis dans le commerce succédant à un tirage similaire. Cette édition est augmentée d’une très amusante préface qui oscille entre dérision et réflexion et qui repousse les grincheux : «l’œuvre du rude chasseur est crayonnée sur le pommeau de sa selle ou sur la table boiteuse du cabaret des déplacements. La comprenne, l’adopte, ou l’exile au cabinet qui veut». Trois chants charmants et érudits suivi d’une exhortation aux chasseurs.
villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.