Et tout de go, Voltaire traita d’ingrate Laure de Sade, la muse de Pétrarque.

Alors voilà. L’abbé de Sade, celui-là même qui recueillit pour quelques années son neveu Donatien âgé de 4 ans, le futur divin marquis, l’abbé de Sade donc, fait paraître en 1764, Mémoires pour la vie de François Pétrarque […]. Pétrarque et lui avaient élu comme refuge à quelques siècles de distance, le même coin de Provence, dans les parages de l’Isle-sur-la-Sorgue : ça crée des liens. Pétrarque à la fontaine de Vaucluse, Sade en son château de Saumane vécurent parmi les livres, entourées de femmes, portée par une muse.
Cette muse qui sous-tend toute l’œuvre du poète et qui provoque l’étude de l’abbé, c’est Laure. Laure de Sade.
Voltaire, vieil ami épistolaire de Jacques-François de Sade, à la réception de son livre lui écrit de Ferney, le 12 février 1764 : « Vous remplissez, Monsieur, le devoir d’un bon parent de Laure et je vous crois allié de Pétrarque, non seulement par le goût et les grâces mais parce que je ne crois point du tout que Pétrarque ait été assez sot pour aimer vingt ans une ingrate ». Imaginez-vous en effet, une belle péronnelle de 19 ans, qui tape dans l’œil de celui qui déjà renouvelle la poésie italienne. Imaginez-vous ensuite cette femme, « au corps si beau épuisé [selon les dires même de Pétrarque] par de nombreuses maladies et des maternités fréquentes, [ayant] beaucoup perdu de sa première vigueur ». Imaginez-vous enfin, cette femme de quarante ans mourant de la peste. Et déjà je sens le souffle voltairien vous étourdir.
Et pourtant il vous suffirait de lire Pétrarque pour balayer d’un haussement d’épaules la petitesse d’Arouet. Il vous suffirait de savoir  que « le renom de Laure a allumé en [lui] le désir de la gloire », et que l’amour a tiré de son cœur « des paroles et des œuvres telles qu’ [il] espère [se] rendre immortel, quand bien même [il] en devrait mourir ».
Et Etienne Gilson d’enfoncer le clou en écrivant : « cette étonnante fidélité, où Baudelaire verra l’une des marques les plus sûres du génie, ne s’affirme sans doute si victorieusement chez les plus grands que parce qu’elle est avant tout celle du génie envers lui-même ».
Mais les histoires d’amour, fussent-elles platoniques, ça énerve durablement. Nous en prendrons pour preuve la périlleuse entreprise de monsieur Nicholas Mann, professeur anglais d’histoire de la tradition antique au Warburg Institute de Londres, qui en 1994 au cours des assises de l’Institut d’Études Latines qui se tenaient à la Sorbonne tenta de nier l’existence de Laure. Il s’attacha à relever les multiples homonymes dont Pétrarque usait pour qualifier sa muse : Lauro (le laurier), l’aura (le vent), l’aureo (le doré), considérant que cette multitude d’images prouvait l’existence allégorique de l’aimée. Le professeur Mann oubliait dans son énumération de citer l’utilisation récurrente du tendre diminutif de  Laureta. Détail !
Il fit ensuite un peu d’arithmétique littéraire cherchant à  prouver « que le poète aurait créé une structure idéale de 3 x 7 dans laquelle il aurait intégré une Laure imaginaire. De 1327 à 1341, après quatorze ans d’amour et de composition poétique, il fut couronné de lauriers et décida de faire mourir sa muse sept ans plus tard, en 1348 ».La belle affaire !
A tout crin romantiques, nous préférons croire dans le marbre sculpté d’après le portrait perdu des amants platoniques peint par Simone Martini, immense peintre siennois, proche de Pétrarque et de tous les amoureux de peinture ancienne. Outre l’amitié qui liait le peintre et le poète, on remarquera que Laure y a l’œil un peu triste et le double menton affleurant. Ainsi donc elle avait vieilli. Ainsi donc elle avait vécu. Ainsi donc elle allait survivre éternellement dans les vers de Pétrarque.
Biblio : Étienne Gilson //  L’École des muses, 1951. Pétrarque, Virgile. Manuscrit enluminé d’une page de titre par Simone Martini, circa 1336, Biblioteca Ambrosiana, Milan.
En rayon actuellement à la librairie //
 Abbé Jacques-François-Paul-Aldonce de Sade.  Mémoires pour la vie de François Pétrarque tirés de ses œuvres et des auteurs contemporains, avec des notes ou dissertations, & les pièces justificatives.
Amsterdam, Arskée & Merkus, 1764.
3 volumes in-4, demi-vélin, pièces de titre et de tomaison en maroquin.
1/  Faux-titre, titre, CXIX, 447, [1], 79 pp. 2/ Faux-titre, titre, XXIV, 495, [1], 82 pp., errata, 3/ titre, 811 pp., errata, 102 pp.  
Un bandeau ouvre chaque volume : Pétrarque face au portrait de Laure porté par Cupidon, arc et carquois à terre bandeau ; Pétrarque dans sa solitude sur une berge ; le marbre sculpté d’après le double portrait peint par Simone Martini et trouvé à florence par Bindo Peruzzi. Les pages de titre sont ornées d’une même vignette de titre présentant Pétratrque et Laure dans des médaillons
Quérard, VIII,303. « Le fait que la plupart des exemplaires de cet ouvrage ait passé en Italie et en Angleterre le rendirent rare ».
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