Fait d’Hiver : une chasse au loup en temps de neige par Auricoste de Lazarque.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte on apprend à faire passer les verrues).
Une chasse en temps de neige
   Il faut quand même que cet Ernest Auricoste de Lazarque ait été un sacré loustic pour que le père Serge Bonnet, ce grand écrivain-dominicain, en vienne en introduction à la réédition de 1986 de sa Cuisine messine, à se demander s’il « fut damné pour avoir répandu de son vivant dans les campagnes les funestes secrets de la gourmandise » avant d’affirmer quelques pages de raisonnement plus tard que « la cause est entendue, [il] doit être au ciel ».
Or, on vient d’exhumer un texte méconnu du gaillard qu’on pourrait qualifier de fait d’hiver. Et pour cause : il transforme en saynète de théâtre un fait divers cynégétique et hivernal vécu vers 1825 par M. Kessler ancien militaire du premier Empire, de surcroit « fort habile chasseur ». L’auteur justifie calmement le choix de son sujet en ajoutant après la dernière réplique : « On me l’a raconté ; je le raconte ».
QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE  TEMPS (mais qui le prennent).
Cuisine messine introduite par Serge Bonnet
À l’instar de l’eau qui dort, il faut se méfier de l’Auricoste qui endort son lecteur avec de telles formules.
Les sept scènes de cette pièce de poche sont à la fois drôles et précises, poétiques et techniques, gaillardes et bucoliques. Elles découvrent un homme rare et bouillonnant, dont la légendaire et facétieuse gaieté cachait une sagesse de vieux garçon. Ceux qui ont eu le privilège de lire sa Cuisine messine, « ses plats gais, ses plats tristes » voient aisément de quoi l’on parle. Pour le plaisir de ceux-là et pour la gouverne des autres, nous ne saurions trop recommander la lecture d’un court texte qu’en 1965, Jean de Vaugelet rédigea sur la correspondance maintenue pendant 30 ans d’amitié par son grand-père et Lazarque (1829-1894). Le petit Jean avait « dans son enfance,  été  élevé  dans  le  culte  d’Auricoste ;  qu’il  s’agisse  de chasse  ou  de  gastronomie,  il  était  l’ultime  référence.  [Son]  père,  en effet,  avait  tiré  ses  premiers  coups  de  fusil  sous  sa  haute  direction, et  [sa]  grand-mère  manifestait  une  déférence  mêlée  d’une  gratitude sans  bornes  à  l’égard  de  la Cuisine messine ».
   C’est vrai qu’Auricoste n’est pas franchement ce que l’on appellerait un écrivain désincarné. Invariablement, on lui associe son lecteur, ses adeptes, ses frères lorrains. Or, il n’y a pas de fumée sans feu… Inlassable collecteur de traditions populaires, d’histoire locale, il était en contact permanent avec la petite humanité. Serge Bonnet rappelle l’amour du prochain de celui qui « s’était fait une règle de ne jamais manquer un enterrement de pauvre ». Voilà de quoi expliquer, à titre d’exemple, qu’il se souvienne sans peine avoir « vu chez [son] frère, un domestique  dont  les  deux  mains  étaient  couvertes  de  verrues.  Sur  la demande de son maître, il consentit à les faire disparaître, voici son moyen : il sortit avec [son] frère et trouva un petit os qu’il ramassa avec précaution ; il s’en  frotta  les  deux  mains  et  remit  l’os  à  sa  place  exactement  comme il l’avait  pris.  Le  premier  animal  qui  trouva  l’os  le  mangea  et  hérita  des verrues ; trois jours après le domestique n’en avait pas une ».
   Ce sens de l’observation s’accompagnait paradoxalement chez Lazarque d’une fantaisie développée en toutes occasions au plus haut point. Dans les lettres retrouvées par Vaugelet, une « est écrite, par exemple, horizontalement en bleu et verticalement en rouge. Dans une autre, les voyelles sont remplacées par des points. Quant à une troisième, une grille est nécessaire pour en effectuer la lecture. Une quatrième paraît incompréhensible. Pardi ! Les lignes paires concernent la fabrication d’un poison pour occire d’une façon infaillible les renards, putois et autres animaux nuisibles, et les lignes impaires donnent une recette de bécasse à la broche ».
Daumier Chasse sous la neige
   Ah ça, on comprend tout à coup mieux qu’il se soit amouraché du sieur Kessler qu’il a fait revivre dans la saynète que nous proposons. Cet ex-grognard, aux antipodes d’être un viandard, fit en effet preuve d’une astuce et d’une bonhommie très lazarquiennes. Débaptisé et renommé Saintuber par l’auteur, il part, un beau matin tout enneigé, chasser devant lui et se retrouve seul sur la voie du « vieux Nicklé, le plus vieux loup de la forêt de Bouckwald, le Mathusalem de la forêt ». Ni le « père Pénigaud […qui ] à force de suivre à terre le pied de toutes les bêtes de son triage est resté si bien courbé que ses camarades prétendent qu’il a été moulé dans un cor de chasse », ni  le baron de Harlou-lès-Toutous  ne sont dans les parages. Il peut ne compter que sur lui et son chien Floribeau à « l’air grognon, le museau carré, les oreilles pendantes, le front plissé, la queue rase » qui est vouvoyé par son maitre qui, par dessus le marché, lui parle en latin.
Pas ému pour un sou par la folle entreprise, Saintuber échafaude une stratégie cynégétique des plus ingénieuses et des moins conventionnelles. Il n’est pas question que nous en dévoilions les ficelles, mais sachez qu’il finira entièrement déloqué sauf à garder « ses braies, ses guêtres et ses souliers » et qu’il aura fait le sacrifice d’un merveilleux petit vin de derrière les fagots, bu, assimilé et remployé façon Manneken-Pis. On regrette juste qu’Auricoste n’ait pas affublé son personnage de sa tenue vestimentaire de chasse habituelle. Elle « était   déjà assez  curieuse  à  la  ville,  elle  l’était  bien  davantage  à  la  chasse.  Il portait  notamment,  en  guise  de  couvre-chef,  une  sorte  de  casque  en cuir  bouilli,  qui  ressemblait  à  une  bourguignotte  à  longue  visière avec  une  rangée  de  trous  d’aération  au  sommet.  La  description  en est  difficile   puisque  lui-même  ne  l’a   pas  tentée  :  un  croquis  au trait  de  plume  très  précis  lui  a  évité  la  difficulté (On aimerait à pouvoir le voir).  En  hiver,  par temps  de  neige,  il  parcourait  la  campagne  tout  de  blanc  vêtu,  un zinc  sur  le  sac» !
A la manière de Colette
   En fait de chasse, il ne tirait que le gibier nécessaire à sa casserole. D’ici à considérer que Lazarque aimait aussi tendrement ses frères à poil et à plume il n’y a qu’un pas que la lecture d’Une chasse en temps de neige nous permet de franchir. Nous avons en effet omis de préciser que Saintuber est quasi le seul personnage humain de cette pièce de théâtre et qu’il donne la réplique à Floribeau mais aussi à l’écureuil  kr kr kr et au troglodyte tsi tsi tsi ! C’est à peine si Pénigaud pointe son dos courbé à la fin de l’affaire. Il y a du Jules Renard dans l’humanisation des animaux ; il y a surtout du Colette dans leur babillage sérieux. L’écureuil raisonne à sa façon : « l’homme a tué le loup ; il a des provisions pour longtemps ». Le troglodyte voit aussi midi à sa porte : « [ce chasseur] aurait mieux fait de tuer l’écureuil ».
    N’importe. Comme dans Pierre et le loup, l’histoire se finit bien. Mais au contraire du conte musical qui s’achève sur un final tonitruant, il se clôt sur la simple promesse une bonne lampée d’eau de vie de quetsche, qui pour dire vrai, en cet hiver frisquet nous fait bien envie ! A la bonne vôtre !
© texte et photos villa browna // Valentine del Moral

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:

Ernest-Auricoste de Lazarque. Une chasse en temps de neige, saynète.
Metz, impr. Carrère, 1882.     
[14] pp.  In-12 broché, couverture vert d’eau imprimée.
Sept scènes pour un acte de théâtre hautement cynégétique. Épisode lorrain de chasse au loup qui eut lieu dans le bois de Bouch, près de Boulay (Lorraine) vers 1825, transformé  en saynète par l’auteur de la Cuisine Messine qui justifie simplement son entreprise : « On me l’a raconté ; je le raconte ».
Cet ouvrage figure dans la liste de livres de chasse proposée actuellement. Pour en savoir plus, commander, ou recevoir la liste : envoyez-nous un e-mail! 


Biblio et crédit photographique

E. Auricoste de Lazarque dans Rev. des Trad. popul. IX, (1894), 579-580.
Jean de Vaugelet, Ernest Auricoste de Lazarque et sa correspondance, 1965. Lisible sur http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/34081/ANM_1963-1964_111.pdf?sequence=1
Auricoste de Lazarque, La cuisine messine. Préface de Serge Bonnet. Nancy, Presses Universitaires de Nancy ; Metz, Serpenoise, 1986. 2 volumes.
Pour le troglodyte, http://gucolula.over-blog.com/21-categorie-10394391.html, pour l’écureuil, http://www.zphoto.fr/ 
villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.