Guillaume Virantin, un bibliophile // Les aventures d’un Rouletabille bibliophile.

Une fois n’est pas coutume : ce n’est pas moi qui suis allée vers le collectionneur du mois, mais c’est lui qui est venu à moi. Nous nous sommes retrouvés un après-midi dans l’antichambre d’une librairie où il a ses aises et qui a la vertu supplémentaire d’avoir pignon sur rue à quelques encablures de deux des réalisations parisiennes de celui qui va nous occuper aujourd’hui : j’ai nommé Jules Lavirotte, le plus insaisissable des architectes Art Nouveau.
Guillaume Virantin, jeune homme tout en longueur, aux mains qui parlent, au teint pâle et au cheveu corbeau me considère de son regard de myope, visiblement amusé. Il se demande comment je vais me débrouiller avec cet article et ça a l’air de l’enchanter. Je sais bien que sa collection est constituée de points de suspension, d’interrogations et d’hypothèses et lui ai affirmé que c’est précisément cela que je cherche à décrypter : une collection improbable, un ensemble de petits riens, une bibliofolie dirait B. Galimard Flavigny. Si l’idée paraissait séduisante en comité de rédaction, au pied du mur, c’est un peu plus vaseux… Vaille que vaille ! J’ai confiance en mon interlocuteur : je l’ai déjà vu à l’œuvre. Ce garçon s’intéresse aussi à la bête du Gévaudan, aux livres à système, au cinéma surtout, qui l’occupe une bonne partie du temps.
Comme si de rien était, je commence l’interview. Guillaume Virantin ne se fait pas prier pour camper le personnage : Jules Marie Aimé Lavirotte (1864-1929), nait et reste lyonnais jusqu’à ce que sur une inspiration non documentée mais certainement amoureuse, il fasse l’école buissonnière. Il débarque à Paris où il reprend ses études jusqu’en 1894. Déjà à cette époque, une première fois, on perd sa trace. On dit qu’il voyage en Tunisie. De cette escapade, subsiste une lettre de sa main datée de 1905, adressée à Abel Bernard, député, où il affirme avoir construit l’église de Chaouat entre Djerdela et Tunis. Par le biais de ce courrier, il briguait une place de rapporteur au Comité des Bâtiments du Ministère des Cultes. (Delaire et David de Penanrun, Les architectes élèves de l’école des Beaux-Arts, Paris, 1907). Il semblerait cependant qu’il n’ait fait que participer au chantier intérieur de la chapelle.
Puis, Lavirotte réapparait et pose son empreinte sur de nombreux édifices à Paris et Evian, dans des établissements pour curistes, à Mâcon aussi. Cela fait pas mal de temps que G. Virantin s’intéresse au travail de ce chantre de l’Art Nouveau et qu’en adepte des livres, il cherche à se constituer un fonds documentaire et anecdotique le concernant. Mais comment établir une collection tangible sur un architecte qui passe son temps à se rendre insaisissable ? On accepterait de se faire une raison s’il s’agissait d’un architecte des siècles passés… Quoique ces derniers, souvent, écrivirent des traités illustrés ou firent l’objet de nombreux ouvrages. Pensons à Brunelleschi, Androuet du Cerceau, Vignole, Palladio…
Les lacunes sont d’autant plus frustrantes quand on les met en perspective avec les informations que l’on possède sur son lumineux contemporain, Hector Guimard (1867-1943). Guillaume Virantin m’énumère les sources disponibles. En bref, on peut citer les quelques ouvrages qu’il fait publier à sa propre gloire future mais surtout à sa grande publicité du moment. Citons ce grand album de planches oblong, Sur Le Castel Beranger, Œuvre d’Hector Guimard, (Paris, Librairie Rouam, [1898]). En juste retour des choses, son succès fut phénoménal de son vivant et aujourd’hui de nombreux auteurs s’intéressent à son œuvre. Des ventes aux enchères dispersent en les cataloguant, mobilier et objets de l’artiste ; les musées entretiennent la flamme, ainsi fait du Moma qui en 1970 lui consacra une exposition fleuve, Hector Guimard, (exhibition, Museum of Modern Art, New York, March 10-May 10, 1970) qui fit le tour des Etats-Unis avant de s’installer au Musée des arts décoratifs, en 1971. En 1978, Claude Frontisi consacrait sa thèse à la rédaction d’un catalogue raisonné, Les Architectures d’Hector Guimard, (Th. 3e cycle Hist. de l’art et archéologie Paris 4). Guillaume Virantin, vante surtout les travaux de Georges Vigne, qu’il a fini par avoir le bonheur de rencontrer et qu’il accompagne parfois dans ses promenades urbaines. S’il l’encense de la sorte, c’est peut-être en partie parce que, depuis la fin des années 80 ce conservateur du patrimoine prêche la bonne parole et n’a pas renoncé à publier sur Jules Lavirotte. Son article mentionnant l’architecte dans le catalogue Guimard de l’exposition du musée d’Orsay est des plus d’ailleurs pénétrant, (Paris, RMN, 1992).
Je piaffe sur mon tabouret. De la matière ! Il me faut de la matière ! Alors, G. Virantin extrait de sa besace une pochette qui renferme une liasse cartes postales du début du XXe siècle montrant quelques réalisations de Lavirotte. J’insiste. Il doit bien avoir quelques plans et projets imprimés, comme c’est l’usage pour tout architecte qui se respecte. Il doit y avoir un dossier le concernant dans le Fonds de la SADG (Société des Architectes Diplômés par le Gouvernement) puisque celui-ci regroupe entre autres les réalisations des architectes diplômés du gouvernement, nés avant 1900. Un affreux doute m’étreint. Il faisait bien partie de la SADG, Lavirotte, n’est-ce-pas ? Guillaume Virantin éclate de rire : « Mais oui ! Seulement il faut vous dire… ». Aïe ! Encore un os ! Bizarrement, Lavirotte n’a demandé son admission que bien tardivement, précisément le 16 novembre 1907. Le plus étrange dans cette histoire c’est que le projet avec lequel il veut entrer à la société est celui d’un hôtel particulier, qui existait depuis…1899. Aurait-il été un poil cossard, notre bonhomme ? Ou avait-il le syndrome du coucou qui se dégotte toujours de douillets emplacements déjà existants ?
« Vous ne croyez pas si bien dire ! » me lance-t-il. « C’est exactement ainsi qu’il opéra sur le chantier du 151, avenue de Grenelle ». Aux archives de Paris, existe un dossier indiquant comme commanditaire un certain F.J. Polaillon et donnant pour maitre d’œuvre l’architecte Cugnière. Or, il semble qu’une hécatombe digne des malédictions pharaoniques toucha les deux messieurs … Ce qui permit à Lavirotte, présent pour des petits travaux sur le chantier, d’emmener le projet jusqu’à sa fin. Mais – il fallait s’y attendre- seule la porte, munie de lézards « Lavirotte » trahit sa présence. De la même manière, faisant feu de tout bois, il se servit pour l’érection de la poste de la ville de Mâcon des plans qu’il avait imaginés pour la poste… d’Alger ! Le bâtiment officiel du coup a un petit côté mauresque et on peut voir que les ornements primitifs de régimes de dattes ont été transformés, Bourgogne oblige, en grappes de raisins… Comme tout bon paresseux, Lavirotte se dévoile parfaitement ingénieux. Le chantier fait sensation dans la ville. On en diffuse des cartes postales, on prévoit une inauguration en grande pompe. Enfin ! Je tiens de la matière bibliophile. Le sourire muet de Guillaume Virantin et ses mains qui se sont mises au repos me font craindre le pire… L’inauguration était prévue en août…1914 et fut donc ajournée, pour ne pas dire simplement enterrée. Restent quelques cartes postales que me tend mon collectionneur.
Dans un autre paquet d’images se trouvent également quelques-unes de ses constructions figurant dans la série de l’Art dans la rue . Certaines ont fait suite au concours des façades de la ville de Paris dont Lavirotte sortit trois fois lauréat. Ce concours créé à la fin du XIXe siècle, qui subsista jusqu’à la fin des années 1940, donnait droit au remboursement de la moitié des droits de voieries et – plus intéressant pour un bibliophile de l’impossible – il occasionnait l’édition de cartes postales des édifices primés.
S’échappent aussi des dossiers de Guillaume Virantin, quelques coupures de presse, et des encarts publicitaires. Il les manipule puis soudain les laisse en plan et m’entraine au dehors. « Je ne peux pas vous parler de Lavirotte sans vous le présenter » me jette-t-il dans un souffle. Nous allons donc au pas de course nous incliner devant le 29 avenue Rapp puis nous nous rendons en pèlerinage au fond de l’impasse que constitue le square Rapp. Là, à gauche, dans l’ombre hivernale s’élève un de ses immeubles si caractéristiques. Mon conférencier d’un jour m’explique que l’architecte après l’avoir construit, y installa son minuscule cabinet d’architecte. Il me conte par le menu la genèse du projet. J’apprends aussi que Guillaume Hanoteau dans Ces nuits qui ont fait Paris, loge, en 1908, une de ses héroïnes dans un appartement du square Rapp. Un de ses amis lance « Ah ! Mes amis ! Attendez-vous à un choc. Irène a été choisir la maison la plus laide de Paris ». […] Au fond de l’impasse l’immeuble d’Irène est en effet le plus hideux que l’on ait construit à Paris. Et encore ce verbe « construire » est-il impropre. Il évoque un ordre, des plans, un souci d’esthétique qu’ignore le 3 du square Rapp. C’est un empilement à l’état brut. Cela commence par un château-grotte de nains d’Hoffmann, cela se poursuit par des balcons à la Néron et cela s’achève par des tourelles enfantées par un Moyen-Age de démence ». Ainsi donc l’architecte ne laissait pas froid ses contemporains ! Beaucoup crièrent aux loups, certains s’enthousiasmèrent, à l’exemple de Max Dearly (1874-1943) le fantaisiste, inspirateur de Max Linder et autre Charlie Chaplin qui s’installa aux dires d’Hanoteau dans l’immeuble du 29, avenue Rapp.
Prenant le contrepied de toutes ces amusantes anecdotes qu’il vient de me distiller, Guillaume Virantin tente d’amorcer des éléments de réponse au mystère Lavirotte. Comment en effet, expliquer que l’on ait tant de mal à suivre sa trace. Certes, nous l’avons vu, être actif en même temps que le flamboyant Guimard n’est pas une panacée. De surcroît, de Lavirotte, on ne connait que quelques aquarelles de jeunesse, ainsi qu’un porte-parapluie et plusieurs moulages d’étude pour un porche destinés à des essais de couleurs. Un exemplaire est apparu à l’automne dernier à la Biennale des antiquaires de 2006 sur le stand de la galerie Patrice Bellanger.
Pourtant, insiste G. Virantin, Lavirotte connut un véritable succès de son vivant. La presse lui consacra de nombreux articles ; Emile Rivolaen ((1843-1912), architecte et directeur de la revue pratique l’Architecture usuelle qui se payait le luxe d’éditer des planches en couleurs, lui consacra une monographie dans Maisons modernes de rapport et de commerce. Monographies complètes (ensemble et détail) publiées d’ après les plans, devis et règlements communiqués par les architectes… (Paris, Fanchon, s.d.). Aujourd’hui à quelques exceptions près, l’héritage de cet architecte est noyé dans les ouvrages généraux sur l’Art Nouveau.
Ce sont bel et bien ses immeubles et maisons qui restent ses plus fidèles ambassadeurs. Voyez le numéro 29 de l’avenue Rapp, coincé entre deux façades classiques, édifié en 1901. Il mérite bien l’intérêt qu’il suscite toujours aujourd’hui. Nous en prenons pour preuve, le cartel de la ville de Paris fiché dans le trottoir et les grappes de touristes interloqués qui le scrutent. S’ils sont choqués c’est, certes pour la prouesse technique mais comme le résume Guillaume Virantin sur une page de son site Fragance 1900 parce qu’en observant « l’immeuble du square Rapp malgré un pompiérisme ornemental frappant, on ne peut s’empêcher de penser que les délires décoratifs de Lavirotte sont tout sauf plaisants. Ils semblent davantage traduire une espèce d’effroi, voire de dégoût fasciné devant l’anatomie sexuelle et les voies naturelles du corps humain ».
Aussi, Le Céramic hôtel sis au 34, avenue de Wagram, édifié en 1904, offre une façade animée de décorations végétales en grès, matériau que Lavirotte affectionnait tant. Pourtant, ici, ces motifs typiques soulignent des enchevêtrements presque géométriques. Se perçoivent déjà des jeux de volume dont seront friands les architectures modernes. N’a-t-on pas ici une des clés de l’éclipse de Lavirotte ? Au contraire de Guimard, il semble avoir toujours suivi les mouvements de son esprit–girouette et s’être progressivement désengagé de la mouvance de l’Art Nouveau. Guillaume Virantin, toujours sur son excellent site résume parfaitement cet état de fait : « il a abandonné l’Art Nouveau dès 1907, alors que les pasticheurs grossiers trahissaient le mouvement qu’ils prétendaient imiter. Un virage certes opportuniste, mais qui aura eu le mérite d’éviter l’essoufflement d’un créateur hors-normes et très déconcertant ». Ainsi, ne pouvant pas être facilement cataloguée, l’étude de son œuvre aurait été laissée de côté.
Bien que Guillaume Virantin ait inlassablement scandé « Je mesure mon ignorance à mesure que j’avance », je ne peux pas m’empêcher de voir en lui un Rouletabille de bibliophilie. Opiniâtre, extravagant, enthousiaste, le jeune homme a de la ressource. Son engouement est tellement communicatif qu’on veut à tout prix participer à son enquête biblio-policière. Alors, quand il me révèle qu’il a découvert que Lavirotte est enterré au cimetière lyonnais de la Loyasse, et qu’il connait l’emplacement précis de sa tombe, je me surprends à penser qu’un ami journaliste doit justement aller dans le coin prochainement. Je n’en souffle pas un mot à G.Virantin mais charge mon espion occasionnel d’aller photographier la dalle. S’étant assuré des données auprès du bureau des concessions, il passera un long moment au lieu-dit… En vain ! Jusque dans la mort, Jules Lavirotte aura joué au passe-muraille. Un comble pour un maitre du bâtiment, mais un sacré coup de génie publicitaire à retardement ! On en redemande !
villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.