GYP SUIS, GYP RESTE! Projet d’éventail

#PourCeuxQuiSontPressés

C’est dommage! Dans la suite de cette #Lorgnette sur un #LivreAncien par la #VillaBrowna, on découvre #Gyp et son double #PetitBob, on scrute l’ #EnfantDansLaLittérature, l’art du #dialogue et de l’ #Eventail.

BOB alias GYP Projet d’éventail: l’allée des Potins

Pour ceux qui n’ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même.

 Rouge garance et bleu horizon, enfin,
sauf pour le capitaine Dreyfus
comparatif les Gens chics et l »éventail

Mettons tout de suite les pieds dans le plat et les choses au clair. Gyp l’ultra-antidreyfusarde, dont nous présentons ici un projet d’éventail, a mauvaise presse. « Deux adversaires irréductibles, le dreyfusard Léon Blum et l’antidreyfusard Charles Maurras […attribuaient même] l’un et l’autre à Gyp une part prépondérante dans la vulgarisation des préjugés et des caricatures antisémites »[i][i]. Et pourtant, à l’instar de Céline, – toutes proportions gardées- elle a décorsété la littérature française en la libérant des « dit-il » et autres « renchérit-elle » et en la dynamisant d’une ponctuation débridée. A l’instar du douanier Rousseau dont elle est parfaitement contemporaine, elle a alimenté – toutes proportions gardées- le courant naïvo-coloriste que la peinture européenne ne dédaigna pas autrefois.

« Une séance à la Chambre, déclare Gyp un jour, une audience au palais, même un intérieur d’omnibus m’amusent plus que n’importe quel livre. » Elle aurait adoré notre époque, ses terrasses de café chauffées offrant le spectacle de la rue, ses lignes de métro nourrissant en leur sein des nids de mixité sociale ambulants. Elle qui méprisait le stylographe et le cinéma, ne jurant que par la plume et le théâtre, n’aurait pas pu faire autrement que de craquer pour les textos et les dialogues de Kaamelot.

Car, le dialogue ce fut son truc. Elle en donne la raison avec une franchise déconcertante : « Pourquoi ai-je adopté la forme dialoguée ? Parce que c’est d’une facilité révoltante, alors que le récit demande un semblant d’application ». Elle ajoute : « Je suis sans illusion sur la valeur intellectuelle d’une succession de tableaux bâclés et galopés comme tout ce que je fais […] « Ma seule force fut d’avoir ce que ma vieille tante Vielcastel appelait avec envie « une santé terrible ». Je n’avais que ça. Le côté intellectuel, ainsi qu’il a été facile de s’en apercevoir, ne m’a jamais donné de mal et a vécu sur le velours ».
Dans les premières années de son activité, cette sévère lucidité s’accompagna d’une volonté farouche de garder l’anonymat. De début 1881 jusqu’à fin 1882 son personnage du petit Bob – 8 ans et la langue partout sauf dans sa poche – qui apparait dans la Vie parisienne de Marcelin Planat, n’a pas de « maman », mais un paparazzi appelé Gyp qui ne le lâche pas d’une semelle. Quand en octobre 1883, « la bombe explose » lançant dans le vent de la rumeur le vrai nom de Gyp, « tout le côté « faubourg » de la famille [la] séche. [Elle comprend d’ailleurs] parfaitement leur réprobation ».[ii][ii]
[iii]

Gyp de 1849 à 1897

 
C’est que Gyp, à la ville est née Sybille Riquetti de Mirabeau. Elle descend du grand Mirabeau. Par son mariage, Sybille devenue entretemps Gabrielle, est devenue comtesse de Martel de Janville.
Trois enfants naissent. Dans un même élan, son patachon de mari atomise ses revenus propres ainsi que la dot de sa femme. Il faut trouver une solution. La jeune femme écrira. Comme pour Robida, comme pour Théophile Gautier, le besoin d’argent sera le moteur impérieux qui poussera Gyp à gratter de la copie sans relâche jusqu’à dépasser les 120 titres.

Or, la plume s’accompagne systématiquement du pinceau et de la mine de plomb chez Gyp. On pourrait même aller jusqu’à dire qu’elle crée comme elle respire.

le loft-atelier d’artiste de Gyp à Neuilly. Encadrés, les portraits de Mouche et La Trouille

Persuadés que nos intérieurs nous trahissent aimablement, nous pensons que la description que Bonnefont fait en 1897 du premier étage qu’elle occupait en donne la preuve éclatante : « cette pièce est toute à la fois chambre à coucher, cabinet de toilette et de travail, salle de bain, bibliothèque ; c’est là que Gyp passe la majeure partie de sa vie, c’est là qu’elle écrit et qu’elle peint, et, fidèle à son esprit d’ordre et de méthode, elle a mis tout près du lit où elle repose son chevalet et ses pinceaux, son bureau et sa plume, les livres à consulter, la table où compléter l’ajustement de sa coiffure. »[iv][iii]

Autant sa chambre-atelier est tout de guingois et son bureau frise l’apoplexie, autant ses journées sont réglées comme du papier à musique. « Levée vers neuf heures, elle fait sa promenade à cheval au bois ; puis la peinture occupe tout le reste de la journée et la littérature prend la nuit jusqu’à trois ou quatre heures du matin ». Voilà la maxime Mens sana in corpore sano revue et pratiquée par l’aristo fauchée la plus talentueuse de l’époque. De quoi prouver que l’on peut être rincée tout en restant chic.

Gyp en amazone prête pour rejoindre l’allée des Acacias

Chez Gyp, à Neuilly, l’écurie sera toujours plus briquée que la maison familiale. Tôt le matin, elle arpente au trot l’allée des Acacias qui fait ainsi office de salle de culture physique. A 11h, elle se transforme tout àcoup en salle de bal sonore : à cheval, les « people » y virevoltent et y papotent ; à pied, les groupies commentent et font tapisserie. Gyp s’est emparée de cette antichambre mondaine à ciel ouvert et en a donné un projet d’éventail aux couleurs acidulées. Le caricaturiste Sem reprendra l’idée à son compte quelques années plus tard, S’il cherchera alors à camper les attitudes des cadors du gotha, du music-hall, des ministères dans son Allée des Acacias[v][iv] qui parait en 1901, s’il s’appliquera à les rendre identifiables au premier coup d’œil, Gyp, elle, a semble-t-il surtout voulu en prendre un instantané. Sur ce polaroïd aquarellé les uns et les autres se croisent à toutes les allures. Mais qu’importe l’allure puisque la seule qui vaille n’est ni le pas, ni le trot, ni le galop, mais le chic !

Gyp et Sem: deux conceptions d’un même lieu

Sur ce rarissime projet d’éventail donc, on observe une armada de fringants militaires percée ici et là par des messieurs en civil et des amazones qui font partie de ce Monde dans lequel « Les passions humaines se sont rapetissées à la taille des personnages: on ne hait pas, on débine; on n’aime pas, on flirte; on ne cause pas, on potine dans une langue bizarre et hardie qui n’a que de très vagues rapports avec celle enseignée par l’Académie, mais qui n’en est pas moins la langue du high life ».[vi][v]

l’amazone au lorgnon dans les « Gens chics » et sur l’éventail

Tous les cavaliers traversent la scène de profil, se fichant comme d’une guigne que nous les observions. L’une des cavalières cependant, placée au centre de la composition, exceptionnellement nous fait face. Myope, elle n’a pas craint de garder son lorgnon. Deux points espacés figurent les narines et un sourire fermé balafre son visage d’une joue à l’autre. Elle monte visiblement bien. Ce n’est pas la seule fois que cette femme apparait sous le pinceau de Gyp. Dans les Gens chics, paru en 1895, elle trône sur une page de gauche du livre et nous permet, à la louche, de dater l’aquarelle. On ne connait pas son nom. On apprend seulement au détour de la conversation qui se tient qu’elle « a de l’aisance à cheval…on sent qu’elle est là-dessus comme dans un fauteuil…et puis, elle ne va pas à la messe… elle reste franchement ce qu’elle est…sans faire de malpropretés… sans renier son culte, pour donner le change aux imbéciles…ou aux complaisants… ». En d’autres mots, cette bonne cavalière est une juive que l’on peut respecter. Contre toute attente, dans ce chapitre des Gens chics consacré à l’allée des Acacias, renommée pour l’occasion « l’allée des potins », Gyp s’en prend d’abord aux bicyclistes et à ces « ignobles pantalons qui font ressembler toutes les femmes à des vieux zouaves difformes ». Elle ne se doute pas que quelques années plus tard, ce seront les premières automobiles qui viendront pétarader sous les naseaux des chevaux et qui investiront les fresques de Sem.

l’abbé
Petit Bob

Deux personnages seulement sont à pied. De part et d’autre de la composition, nous tournant quasi le dos, ils observent comme nous l’immuable pantomime parisienne. A gauche, un abbé en soutane, mains sur les genoux ployés, rabat empesé à l’horizontale. A droite, un petit garçon en culottes courtes, les jambes écartées, fichées dans le sol, les mains croisées dans le dos. Ces deux-là font la paire : les observations de petit Bob, puisqu’il s’agit de lui, ne vont jamais dans les réponses embarrassées de son précepteur d’abbé. Bob est un petit bavard déluré. C’est aussi le premier dans la littérature française à parler comme un enfant. Jusque-là « il semble que les personnages très jeunes aient été traités sur le même pied que les paysans. […On leur prête peu de paroles et] on ne décèle aucun effort pour suggérer un langage spécifiquement enfantin […] C’est en 1882, avec le « petit Bob », qu’un certain réalisme de forme et de fond se manifeste, peut-être pour la première fois, chez un enfant de la haute-[vii][vi] Certains littérateurs restent dubitatifs devant ce phrasé et cette fraicheur. Un certain M.A. Leblond y voit même « le type très poussé d’enfant riche… Il a paru à la généralité des lecteurs un enfant extraordinaire parce qu’il dit des choses qui dépassent son âge, mais c’est le propre de tous les enfants de son monde, élevés dans l’intimité des parents. … ils ne seront dans la maturité que de gens fort ordinaires, de banales intelligences de cercleux, vite usés par leur précocité même »[viii][vii]. En faisant cette prédiction, il semble qu’il se soit mis le doigt dans l’œil et profondément encore. En effet, Gyp, dans ses Souvenirs de petite fille, revient à plusieurs reprises sur sa propre façon de parler et de raisonner. La ressemblance est frappante. « Si ton grand-père était là, il te dirait que tu as la spécialité des réflexions déplacées » lui dit-on un jour. Une autre fois son grand-père qui pourtant l’adore, perd patience :
bourgeoisie. »
« – Sans même parler de tes études, tu pourrais t’appliquer, et ça tout de suite, à moins mal parler… Non seulement tu emploies les mots qu’on te défend (…) mais encore tu manges la moitié des autres… tu dis p’t’être au lieu de peut-être (…). C’est d’une paresse qui n’a pas de nom!…

– C’est pas d’la paresse, puisque c’est pour aller plus vite! » répond la future Gyp à qui on peut trouver maints défauts mais pas celui d’avoir développé avec l’âge une banale intelligence de cercleux, vite usés par leur précocité même.

Il y a donc pas mal de la petite Sybille dans le petit Bob qui ne se limite pas à commenter ce qu’il voit. Il s’empare aussi carrément de l’esprit de Gyp, prend possession de sa main et l’oblige à signer le projet d’éventail de son nom. Sa signature enfantine toute en volutes prend presque la forme d’une pâquerette. Une pâquerette qui aurait emprunté à la rose ses épines. L’exemple de cet éventail n’est pas l’exception qui confirmerait une règle stylistique. Gyp l’écrivain s’est en effet toujours dédoublée en Bob au moment de dessiner. Outre la liberté qu’apporte la naïveté feinte de ses compositions, cela provoque une mise en abyme qui lui permet d’observer ses contemporains avec toujours plus de recul.

Les croquis de Bob ont si souvent accompagné les textes de Gyp qu’il serait facile d’en conclure que la seule destination de ces dessins fut celle d’illustrer ses livres.
On aurait tort d’aller si vite en besogne.
Indépendamment des publications, Gyp a exposé ses travaux plastiques dans lesquels on souligna « la composition et le détail, la ligne et la couleur. Ce n’est point de l’art classique ; mais c’est une série de trouvailles où se mêlent la caricature et la vérité »[ix][viii] . En 1891, elle présente une série d’éventails peints à une première exposition en compagnie d’autres écrivains dont Anatole France et Octave Mirbeau avec lequel elle était pourtant fort brouillée. En 1884 dans la presse, il l’avait trainée dans la boue : « Quand, sur une route, je rencontre une ordure étalée, je l’évite ; quand je vois certains noms en tête de certains livres, je passe en me bouchant le nez : M. Catulle Mendès, (…) Mme de Martel (c’est Gyp…) ont le don de me faire prendre la fuite »[x][ix]. On a même dit qu’il avait voulu la vitrioliser. L’histoire alla jusqu’au tribunal.

D’autres œuvres de Bob ont figuré aussi au salon du Champ-de-Mars et en particulier les portraits à l’huile de ses fils, au pastel de sa fille, mais aussi de Mouche et de la Trouille, ses chiens favoris. Aux cimaises de la galerie Bodinière, 18, rue St Lazare, en 1892 et en 1898, elle accrocha les portraits de ses amis, de ses enfants, des amis de ceux-là et de ses chiens comme toujours.

Gyp, Jeune fille couchée dans l’herbe, conservée au musée d’Orsay

Les témoignages de cette activité artistique à part entière semblent pratiquement introuvables. On a bien une Jeune fille couchée dans l’herbe, conservée au musée d’Orsay. On connaît encore l’affiche [xi][x]. Il ornait le salon de sa maison de Neuilly. On l’aperçoit sur une photo pâle prise chez Gyp en 1897. Une autre photo de cette série laisse apparaitre les portraits de ses chiens Mouche et La Trouille.

Paravent perdu

imaginée pour les Images de Bob et de Gyp, exposées à la Bodinière en novembre 1898. Mais c’est presque tout. Il ne reste même pas trace du grand « paravent aux feuilles blanches divisées en petits panneaux dont chacun représente, dessinée et peinte avec l’humour la plus fantaisiste qui se puisse concevoir, une scène du maître de forge [de Georges Ohnet. Un auteur alors très à la mode…] Cette œuvre [fut évidemment] signée du terrible petit Bob, qui jamais, en ses naïvetés, ne fut plus primesautier et ne décocha plus justement les traits de sa critique »
On saisit alors toute la rareté du projet d’éventail que nous analysons en ce moment. On ne peut que s’enthousiasmer de pouvoir détailler de visu le coup de crayon, les traits d’encre et le parti pris coloré si particulier à Gyp. Présenté dans un encadrement d’époque à la marie-louise dorée et renflée, on se risquera à penser qu’il fut celui choisi par Gyp elle-même en vue d’une des expositions à laquelle Bob participa.

Marie-louise renflée et dorée

Bob et Gyp ne sont qu’ « une ». Difficile d’atteindre les genèses de ses pseudonymes. Pour Bob, c’est le noir complet. Pour Gyp, il existe plusieurs pistes. Il lui arriva de suggérer évasivement que c’était le résultat de la contraction de Gabrielle et de Sybille, ses deux premiers prénoms. On l’a entendu aussi affirmer, mollement, que cela venait du nom du petit chien pourri gâté mais fidèle de Dora la première femme de David Copperfield. Selon Willa Silverman, « mieux vaut chercher une explication plausible dans le sens d’une onomatopée. Certains comparaient le son de Gyp à un claquement de fouet, d’autres au bruit d’un lance-pierres ».
Histoire de mettre notre grain de sel, on constatera qu’on y retrouve le caractère « cinglant, vif et asexué »[xii][xi] des noms de plume des observateurs et caricaturistes de l’époque, au nombre desquels on se rappellera avant tout, ceux appréciés entre tous, de Sem et de Crafty… © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral

LE PROJET D’ÉVENTAIL QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie

[Martel de Janville, Sybille de] BOB alias GYP
PROJET D’ÉVENTAIL
S.l., circa 1895.
61 x 32 cm. encadrement 81 x 51 cm. La marie-louise est légèrement brunie en bas à gauche. Quelques incidents au cadre. Infimes défaut à l’aquarelle.
Aquarelle rehaussée au crayon et à l’encre, sans doute encadrée selon les souhaits même de Gyp qui exposa plusieurs fois des projets d’éventails.
On y retrouve l’atmosphère de l’allée des Acacias, lieu matinal et mondain, renommé l’ allée des Potins par Gyp dans les Gens chics. Dans ce volume, on retrouve de nombreux personnages et détails de l’aquarelle. Demander détails et/ou prix

NOTES

[i][i] Willa Silverman, Gyp.
[ii][ii] Ces citations de Gyp sont relevés par Aymé Dupuis in Un personnage nouveau du roman français, l’Enfant.
[iv][iii] Bonnefont, Nos Grandes dames : Mme la comtesse de Mirabeau-Martel, 1897.
[v][iv] Pour plus de détails, Lorgnette de la villa browna Sem et Proust, même combat : l’acacia. http://villabrowna.blogspot.fr/2013/06/juste-quelques-lignes-pour-ceux-qui.html
[vi][v] In Revue illustrée, Juin 1889-Décembre 1889.
[vii][vi] Vivienne Mylne. Le dialogue dans le roman français de Sorel à Sarraute
[viii][vii] M.-A. Leblond, La société Française sous la République
[viii][viii] Bonnefont, Nos Grandes dames : Mme la comtesse de Mirabeau-Martel, 1897.
[x][ix] Mirbeau, Correspondance générale, vol 1.
[xi][x] Bonnefont, Nos Grandes dames : Mme la comtesse de Mirabeau-Martel, 1897.
[xi][xi] Patricia Ferlin, in Gyp, qui emploie ces qualificatifs pour le pseudonyme de Gyp uniquement.

villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.