L’ALBUM PHOTO D’UN SUPERSPORTSMAN: CH. DE LA ROCHEFOUCAULD (1863–1907)

 #PourCeuxQuiSontPressés


372 photos collées dans un album au plat duquel ont été dorées les lettres composant le titre « CHATEAU DE BONNETABLE ». 372 tirages originaux qui révèlent la vie de plein air de l’un des sportsmen les plus accomplis de l’extrême fin du XIXe et des tous débuts du XXe s, prélude fringant d’un siècle qui allait se révéler le plus meurtrier de notre histoire. 372 images dont le surgissement inattendu ravit le bibliophile cynégétique et l’amateur de la « vie d’avant » 1914, voilà ce qui constitue cet album miraculeux.

Pour ceux qui n’ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même

Foudroyé par une appendicite
La notice nécrologique parue en janvier 1907 dans la Revue olympique(1) esquisse assez bien la personnalité sportive de Charles de La Rochefoucauld, cette force de la nature qui s’éteignit précocement à l’âge de 43 ans des suites d’une très fâcheuse appendicite en son domaine sarthois de Bonnétable : «  Le monde sportif français a fait une perte sensible en la personne du vicomte de La Rochefoucauld, fondateur et ancien président du Polo-Club de Paris. Rompu de bonne heure à la pratique de la plupart des exercices physiques, Charles de La Rochefoucauld se montrait avant tout passionné d’équitation. C’était un cavalier vigoureux et d’une hardiesse extrême. A Pau où il suivait régulièrement les chasses renommées pour leur rudesse, il comptait parmi les plus osés. L’introduction du polo en France fut entièrement son œuvre ; aidé de quelques amis, il créa non sans rencontrer des difficultés de toutes sortes, le cercle de Bagatelle. Il présidait le Comité organisateur des Jeux Olympiques de 1900 ; dans cette fonction ses qualités l’eussent fort bien servi; mais il se laissa effrayer par des conseils intéressés et se retira […]. Peu après, le vicomte de La Rochefoucauld abandonna également la présidence du Polo et cessa de participer à la direction du mouvement sportif ; mais il continua de pratiquer ses exercices favoris y apportant, non pas seulement son entrain musculaire, mais l’extrême énergie de sa nature amie de l’effort. »

Pas de grands airs mais le Grand air
Pierre de Coubertin(2) ne dit pas autre chose, donnant du sportsman, un portrait sans fard: « Charles de La Rochefoucauld était pour moi un ami d’enfance et un camarade de collège ; de tout temps j’avais admiré son énergie confinant parfois, il est vrai, à la brutalité ; mais sa haute situation sociale palliait cet inconvénient. Il était fort capable de persévérance obstinée ainsi qu’il en avait fait preuve dans la création de son Polo Club de Bagatelle. Sportsman passionné, il s’intéressait à toutes les manifestations sportives sans n’être inféodé à aucune de ces “petites chapelles” dont comme le vicomte de La Rochefoucauld, je redoutais tant l’influence. »Entre ces lignes, on comprend que les grands airs déplaisaient à Charles qui leur préférait nettement le Grand air. Vous pouvez froncer le nez, faire vos Saint-Thomas autant que vous voudrez et mettre en doute ces témoignages. Nous n’en avons cure, forts des 372 preuves tirées sur papier qui, sous nos yeux, prouvent sans forfanterie que la vie d’extérieur fut la vraie passion de ce corps nerveux surmonté d’un visage rond qu’une moustache en croc, un nez aigu et deux yeux en billes animaient. 

Qui veut chasser dur, choisit bien sa monture
Outre quelques photos de l’intérieur de Bonnétable – rare témoignage, en passant, du goût de l’époque –, chaque page de l’album que nous repassons aujourd’hui est de plein air. La chasse y est omniprésente. Et tout d’abord celles que Charles mène chez lui à Bonnétable et celles qu’il va suivre à 160 kms de là, à Serrant, chez son beau-père La Trémoïlle. Vaufreland(3) n’y va pas par quatre chemins conseillant de s’assurer de son assiette et de sa monture avant de se risquer à aller chasser avec lui : « Bonnétable […] est placé dans un pays coupé ; où les talus, les barrières des champs, les rivières mouillent le terrain à l’infini et rendraient la chasse impossible à tout veneur n’ayant pas de chevaux de premier ordre. » Le mieux est de monter « des hunters soit anglais, soit irlandais qui permettent de passer partout. » En 1889, Vaquier(4) avait déjà soulevé la difficulté de ces chasses en écrivant que « la vicomtesse de La Rochefoucauld, née la Trémoïlle, suit aussi les chasses avec beaucoup d’ardeur; elle monte toujours des chevaux irlandais, avec lesquels elle affronte les terrains les plus difficiles. » Les chevaux sont la belle affaire de ces hommes et de ces femmes qui durent naître centaures dans une autre vie. Dans l’album, ils sont légion, croupe à nu, ou chevauchés par Charles. Leurs noms sont renseignés avec le même soin que ceux des amis qui peuplent l’album : il y a Nausegay, Trilby III, Fred dit « Sous-off », et Bessie, et Bhui-Bhui, &c.

A courre, à fusil, en mouvement
Les très nombreuses photos de chasse qui colonisent aussi ces pages sont prises sur le vif, au débotté. Quand on vit dans le sillage de Charles de La Rochefoucauld, on ne pose pas. On s’active pour hâter le départ, on sonne, on rameute ou on rapporte selon qu’on soit piqueux ou chien de chasse, on marche, on casse, on pointe son fusil, on scrute, on franchit – à pied ou à cheval – les obstacles, on reçoit les honneurs. Les chiens passent si rapidement qu’ils en sont flous, les chevaux sautent si haut, si loin qu’on ne les photographie qu’à demi. Seuls les saumons mahousses qui viennent d’être pêchés restent immobiles. Sans se préoccuper de l’objectif, on fume, on discute, on tourne le dos, on se mouche, on glisse sur le varech de Sandown. Sans qu’on se l’explique, une joie de vivre plane sur les feuillets que quelques photos ponctuent d’éclats de rire : des militaires, un invité pissent dans un coin ? On rit, on clic-claque et on ponctue la légende « cochon » d’un point d’exclamation amusé. 

Banc, transat et pique niques
Et, quand on daigne souffler un moment, c’est pour poser en bande sur un banc de Bonnétable ou c’est pour installer son transat face au soleil. Surtout, on en profite pour casser la croûte. Dans cet album, nombreux sont les pique-niques. En Ecosse où l’on chasse, il se fait dans la lande, au bord de l’étang où l’on pêche, il gagne en confort grâce à un réchaud de campagne et à une table d’appoint surmontée d’un petit dais-parasol. A Oloron-Sainte-Marie où, une fois n’est pas coutume, on se prélasse en costume de ville, on dresse une tente blanche à laquelle on suspend son canotier, on débouche force bouteilles, on prend les marmots sur les genoux, ce qui complique considérablement l’opération délicate d’attraper son verre plein. 

 
Un doux mélange
Ce sont des intimes qui peuplent essentiellement cet album. L’entre soi
est un doux mélange de l’aristocratie française, de la haute banque de l’époque et des sportsmen & women d’Europe. Les villégiatures sportives à Pau, à Rome, en Ecosse, sur l’île de Wight et en Norvège, les parties de croquet, de pique-niques, les matinées enneigées à Bonnétable, les après-midis aux courses, on les vit ensemble et d’abord en famille. Souvent apparait la silhouette mince et barbue de Louis-Charles de La Trémoïlle, le beau-père de Charles qui épousa en 1885 sa fille Charlotte. La Trémoïlle tâte, on le voit, avec la même élégance, du fusil et du tricycle. Sa femme étant née Duchâtel, on ne s’étonne pas de voir sur les photos des représentants de sa famille. C’est en toute amitié sportive que sont également photographiés le baron Hottinguer, quelques Fels, Mallet, Noailles, Brissac, Luynes, Trédern et Chevigné, le prince Napoléon Bonaparte, les miss Platt et Potter, les dames Peabody et Bartlett, cavalières émérites, mais aussi le Prussien comte Moltke et l’anglais number one de l’époque, le prince de Galles, qui était ami du père de Charles, assez pour avoir séjourné à Bonnétable, et que l’on voit ici photographié à Cannes.

Charles superstar
Mais, qu’il soit à cheval ou à pied, c’est Charles qui est la vedette incontestée de cet album. On le retrouve partout où s’ébattent cavaliers, chasseurs et chiens, où apparaissent tricycle, canne à pêche, attelages et voitures. Son caractère bien trempé transparait à sa manière énergique de monter à cheval que l’on regrette de ne pas retrouver sous le crayon définitif de Sem. Pied à terre, sa manière de se tenir ne varie pas : debout, il semble ancré dans le sol; assis, il se fiche résolument à califourchon sur une chaise retournée. On a beau le savoir un tantinet brut de décoffrage, on le découvre – finalement sans grand étonnement – aimablement entouré par des amis qu’il rendit visiblement heureux. Il fut aimé de sa femme à qui l’on doit le légendage de l’album et – c’est en partie son ombre qui la trahit – bon nombre des clichés présents. Charles était adoré de son père qui ne survécut pas à sa mort brutale. « La santé du duc de Doudeauville s’était altérée surtout depuis la mort de son fils aîné le vicomte Charles de La Rochefoucauld, décédé le 25 février 1907, au château de Bonnétable. Cette séparation lui avait, en effet, causé un véritable désespoir, et il ne s’en était jamais consolé. Le mois dernier il s’était alité. […] Sa bonté, sa simplicité, qui le faisaient aimer de tous, se peignent dans ce dernier trait : se sentant perdu, il avait voulu que ni sa maladie ni sa mort ne changeassent rien aux fêtes et il avait ordonné que le château fût illuminé dimanche, comme à l’ordinaire, à l’occasion du Comice agricole. » Si cet album est le rare témoignage de la vie d’un sportsman au tournant du XIXe s., il est peut-être, aussi, la marque aimable d’un monde qui irait agonisant à partir d’août 1914.
© texte et illustrations villa browna  infos & commande

(1) le bulletin trimestriel du Comité international olympique
(2) dans son livre Une Campagne de vingt-et-un ans, consacré aux Jeux olympiques
(3)dans le Sport universel illustré, en 1901
(4) dans sa Vénerie moderne

 
Le livre qui nous a permis de raconter cette lorgnette est disponible à la libraire. Il s’agit de :

La Rochefoucauld, Charles de Album de photographies de Charles, vicomte de La Rochefoucauld-Doudeauville, Sportsman

In-4, format à l’italienne. Plat frappé en lettres d’or de la mention de Château de Bonnétable, propriété de Charles de La Rochefoucauld-Doudeauville.                                                  

Ensemble de toute rareté. Ce sont 372 tirages originaux que nous présentons ici. Ces tirages de différentes tailles sont réunis dans un album de 51 feuillets cartonnés, remplis recto verso.

Ces photos témoignent de la vie quotidienne de Charles de La Rochefoucauld, cavalier et chasseur accompli, Elles immortalisent la vie sportive et amicale de celui qui fut l’ami et le collaborateur de P. de Coubertin et le fondateur du Polo de Paris. On y recense de nombreuses image datées de 1900 et 1901 des chasses à tir et à courre du château de Serrant, ces dernières étant réputées périlleuses. Images de pêches et de chasses à tir à Bonnetable. Villégiatures sportives à Pau, à Rome, en Ecosse et en Norvège où les saumons sont impressionnants. Parties de croquet, pique-niques, journées aux courses. De nombreuses personnes figurant sur les photos sont renseignées. On y rencontre, entre autres, le baron Hottinguer, le duc de La Trémoille et le prince de Galles, des Fels, Mallet, Noailles, Luynes, Trédern et Chevigné, bref, un gai mélange de l’aristocratie et de la haute banque de l’époque. Mais, qu’il soit à cheval ou à pied, c’est Charles qui est la vedette incontestée de cet album. On le retrouve partout où s’ébattent cavaliers, chasseurs et chiens, où apparaissent tricycle, canne à pêche, attelages et voitures. Rare témoignage de la vie d’un sportsman au tournant du XIXe s.   infos & commande

 

 

villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.