Le grand-oncle de Tintin s’appelait Narcisse Nicaise; celui de Milou, Pierrot.

J’ai rencontré l’autre jour un ami qui, d’un air navré m’a confié qu’il allait fêter des soixante-dix-sept et que par conséquent, son temps était compté.

Évidemment, je me suis récriée, j’ai argumenté, blagué et ai fini par lui lancer, consternée par ce visage que je n’arrivais pas à dérider : « Et puis vous savez, si ça se trouve je passerai l’arme à gauche avant vous ». A ces mots, une franche hilarité a pris mon bonhomme. Je tâchai de savoir si c’était mes lamentables efforts ou bien la perspective de me mettre dans le trou qui l’avait ainsi mis en joie. Que nenni ! Je n’y étais pas du tout : c’était la perspective sinistre de ne plus avoir le droit de lire Tintin dans quelques semaines, qui le minait ainsi.
 Et de me demander en moi-même, ce qui en effet, arrivait lorsqu’on enfreignait cette loi implacable édictée en 1947 par l’équipe du journal Tintin et que l’on retrouve au dos d’anciennes éditions des albums de Casterman. Avait-on le cou piqué par une fléchette de poison-qui-rend-fou ? Était-on abandonné aux mains des sbires du général Tapioca, aux cordes vocales de La Castafiore, aux seringues de Krollspell, au fox terrier  rouge et démoniaque de Milou ? Haddock vous refilait-il son  horripilant morceau de scotch ?
Ça avait dû ficher une sacrée trouille à Hergé lui-même puisque, né en 1907, il se débrouilla pour mourir en 1983 à… 76 ans. L’affaire était grave. Alors j’ai dit : « Général, ne vous en faites pas ; trinquons plutôt. Resservez-moi une larme de votre ti’punch maison ; et Manuia comme on dit à Tahiti »! Restait qu’il fallait que je fasse diversion et comme la culture c’est comme la confiture, moins on en a, plus on étale, j’ai étalé : il devait relativiser, se rappeler qu’après tout Hergé n’était pas le deus-ex-

machina de la ligne claire ! Tomasi et Deligne n’avaient-ils pas relevé de possibles emprunts dans leur Tintin chez Jules Verne ; un certain Frank Madsen dans A Search for the Inspirational Sources of Hergé  ne recensait-il pas de multiples inspirations littéraires et cinématographiques, avec en tête des hommages visuels aux Marx Brothers et à Charlot.

Nombreux furent ceux qui, étant tombés petits dans les ondes hergiennes, tentèrent, une fois devenus grands, de mettre leur pierre à l’édifice. Pierre qui prit l’allure d’un bloc de granit chez Numa Sadoul, qui ressemble à un petit caillou chez d’autres : « Tenez ! Moi par exemple !  J’ai trouvé l’autre jour un volume en percaline rouge qui a éveillé mon attention. Il s’agit des Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au Congo publiées chez Charavay  en 1890 par Armand Dubarry (1836-1910), un écrivain et journaliste fort en vogue à son époque. Pour vous la faire courte, Narcisse Nicaise, naufragé sur les côtes du Congo, tente de retrouver coûte que coûte la civilisation, accompagné dans cette quête et comme l’affirme Seillan dans ses Sources du roman colonial, d’un « caniche bavard qui annonce celui de Tintin ». Et en effet, si Milou n’est pas avare de conseils et de petites phrases bien senties, il tient  furieusement en cela de son modèle littéraire Pierrot, le toutou de Narcisse Nicaise, qui ponctue leurs éprouvantes expériences de commentaires ad hoc. Nous noterons que ces apartés sont également parfaitement compris des lecteurs. Quand le « caniche se [met] à aboyer d’une façon menaçante, et de l’air d’un gaillard qui braille « arrière, vile multitude ; place au vainqueur des crocodiles, des buffles et des lions ! » ou lorsqu’il « lui [adresse], dans son langage de chien, des compliments enthousiastes », on pige aussi bien que lorsque Milou ironise dans L’oreille cassée : « Encore un peu et il se croira l’égal de Sherlock Holmes ».

L’attachement de Narcisse et Tintin pour leur chien apparait identique. Au péril de sa vie, Nicaise blottit Pierrot dans ses bras et traverse une rivière infestée de crocodiles ; A la suite d’une attaque violente de mandrills, « ne voyant ni près de lui, ni ailleurs le cher caniche, il [sent] les sanglots lui monter à la gorge. « mon pauvre ami ! »…balbutia-t-il ». A son exemple, le jeune reporter pleure  la disparition de Milou dans le Pays des Soviets et encore dans Vol 714 pour Sydney, alors même qu’il est lui-même séquestré et promis à un avenir bien sombre. On n’est pas loin non plus du rapt de Milou par un condor dans le Temple du Soleil, quand Narcisse voit un aigle-épervier  « [enfoncer] ses serres dans la peau du chien, [et battre] des ailes », avant de le laisser retomber. Il avait eu les yeux plus gros que le ventre, plus solides que les ailes.

Vous me direz, et vous aurez alors fait preuve d’un brillant sens de l’observation, qu’un caniche n’est pas un fox-terrier. Soit. Cependant « Pierrot qui devait son nom à la blancheur de sa toison, était doué d’autant de cœur que d’intelligence […] Gai, dévoué, instruit, il était, pour son maître, un agréable et fidèle compagnon ». C’est le portrait craché de Milou, ça ! Vous n’êtes pas convaincus ? Et bien apprenez, lecteurs de peu de foi, que Pierrot commence sa mue en fox-terrier dès la p. 44 du roman de Dubarry puisqu’il est alors amputé de sa queue de caniche et qu’il continue sa traversée du Congo avec une queue…de fox-terrier.
Quant au Congo…parlons-en! La comparaison avec Tintin au Congo devient évidente lorsqu’on prend la peine de lire attentivement ce mélange de narrations picaresques, de fourvoiements zoologiques, clichés impérialistes et gags pré-cinématographiques. Cette parfaite illustration de la réplique de Molière : « Mais qu’allait-il faire dans cette galère ? », au fil de la lecture, se révèle en effet bourrée de références réinjectées dans l’album d’Hergé. Énumérons : Narcisse et Pierrot tout comme Tintin et Milou partagent la même cabine de bateau. Le héros tire un coup de fusil à bout portant dans la gueule d’un crocodile comme le fera Tintin. Pierrot se jette dans la gueule d’un boa constrictor qui doit se chauffer du même bois que celui qui avale Milou en 1930. Ils en réchapperont tous les deux, Milou en créant le premier serpent à pattes de la Création. En deux coups de fusil de Narcisse, cinq oiseaux tombent ce qui visuellement, n’est pas sans rappeler le carnage des gazelles de Tintin. Nicaise et Tintin blessent chacun à leur tour un éléphant qui devenu forcené déclenche une cascade de rebondissements. Nicaise se retrouve à cheval sur le dos d’un rhinocéros. Tintin en même position, chevauche un buffle furibard. Pierrot est élevé avec son maître au rang de fétiche comme le sera Milou dans l’album, qui snobera le temps de quelques cases son maitre bien aimé.
Car Milou n’est pas irréprochable et la couardise de Pierrot qui abandonne son maitre lors d’un pugilat dans un village d’indigènes fait fortement écho à la sienne quand, au Tibet, il pétoche devant un yak qui gentiment mâchouille l’écharpe de Chang enroulée autour du cou de Tintin qui manque alors d’être étouffé.
N’en jetons plus, la cour est pleine. Ces ressemblances factuelles peuvent difficilement être contredites. On ne verrait d’ailleurs pas quel intérêt on aurait à le faire. Car enfin, c’est parfaitement touchant d’ajouter un livre à la bibliothèque du  jeune Georges Rémi qui devenu Hergé confiait en mars 1957, à l’hebdomadaire Femmes d’aujourd’hui : « J’ai très peu voyagé, sinon dans les livres ».
« Général, vous n’êtes pas d’accord avec moi ? … Général ? ». Mon septuagénaire se tait et arbore un sourire sardonique qui ne me dit rien. Il me prépare un coup… qu’il assène enfin : « C’est très joli vos explications. Mais voyez-vous, pendant que vous soliloquiez, je me suis souvenu que Benoît Peeters assurait que nous étions tous les « éternels fils de Tintin ». Du coup, je crois que je vais gentiment tuer le père en lui désobéissant. Et que le grand cric me croque si sa statue de commandeur vient m’arracher à mon album ». © texte et photos villa browna
LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
Dubarry, Armand. Aventure de Narcisse Nicaise au Congo
Paris, Charavay, Mantoux et cie, s.d.
In-8, demi-veau. 245 pp.
Nombreuses illustrations pleine page en noir de Kauffmann étayent ces aventures picaresques qui par de nombreux côtés annoncent celle de Tintin. En savoir plus ou commander : envoyez-nous un e-mail! 

[Lorgnette écrite par Valentine del Moral.]
BIBLIO // Tomasi et Deligne, Tintin chez Jules Verne  Lefrancq Littérature, 1988.
Frank Madsen A Search for the Inspirational Sources of Hergé: Examples of Contemporary Inspiration in Hergé’s Work. http://www.tintinologist.org
Jean-Marie Seillan, Aux sources du roman colonial (1863-1914): l’Afrique à la fin du XIXe siècle. Karthala Editions, 2006.
Benoît Peeters, Hergé. fils de Tintin, Paris, Flammarion, collection « Grandes Biographies », 2002.

villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.