LE POULIDOR DE L’ARCHITECTURE MARCHE AUX TUILERIES


#PourCeuxQuiSontPressés
C’est dommage dans la suite, il est question de
  
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Pour ceux qui n’ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même. 


Devant nos yeux, une feuille de papier. Légèrement teintée. Aquarellée. Encadrée. Accrochée aux murs de la librairie. Une feuille de papier fragile et rare, témoignage du passage en ce bas monde de  celui que l’on surnomma au XIXe s. le Jules Verne de l’architecture.
Il s’appelait Hector Horeau. 

Horeau, Les Tuileries côté jardins. Aquarelle signée de 1833
On lui doit l’ébauche du tunnel sous la Manche, qui aurait été sous sa gouverne « un tube de fer préfabriqué posé sur le lit de la mer, ventilé par des puits dont les bouches (auraient été), en surface, masquées par une décoration néo-gothique (…) recouverte de petites pagodes »(1).
Le premier, Horeau eut l’intuition de la place qu’aurait le jardin vertical dans la ville et le mur végétalisé de Patrick Blanc au musée du Quai Branly aurait pu trouver sa paternité dans ses projets établis vers 1850 pour certaines rues de Paris.
Le Jules Verne de l’architecture fut surtout – je le crains – le Poulidor du projet architectural.
Il exposa « dès l’année 1825, un plan de transformation de Paris presque identique à celui que le baron Haussmann réalisa trente ans plus tard. Il en fut de même pour son projet des Halles centrales en fer, présenté en 1848 au prince Louis- Napoléon et mis à exécution dix ans après par Baltard »(2). Horeau finit également premier du concours lancé par les organisateurs de l’Exposition universelle de Londres de 1851 qui vit pourtant le Crystal palace de  l’anglais Joseph Paxton triompher…
Chauvinisme ou effroi devant l’ampleur du projet, ça n’a pas été clairement tranché.

Il fut aussi très tôt un fervent défenseur de l’architecture de métal et c’est un peu terrible de penser qu’à Paris, son empreinte se limite aux lettres de son nom martelées à la frise des illustres savants artistes et industriels qui orne la première plate-forme de notre dame de fer, la tour de Gustave Eiffel. Horeau semble en avoir eu l’intuition: ne granve-t-il pas son nom et sa qualité d’architecte dans la pierre d’un des parapets de son aquarelle?

Hector Horeau arch. – 1833
Il n’empêche, comme l’écrivit Roger Marx en 1914, que les malheureux projets « d’Hector Horeau, (resteront) curieux, passionnants à l’extrême par leur prescience des recherches, des inquiétudes de maintenant ».(3)
Croquis préparatoire

Dès 1837 et tout au long de sa vie, Horeau travailla à la réunion du Louvre et des Tuileries. Son idée était basée sur le couvrement de la Cour Carrée par une immense verrière convexe terminée par un dôme. Il imaginait aménager l’intérieur en un salon entouré de tribunes. Son projet contournait le problème épineux du non-alignement du Louvre et des Tuileries. Il permettait à l’Arc de triomphe du Carrousel de gagner en légitimité (4). Ce nouvel espace aurait permis l’établissement d’une poste, de la mairie du IVe et de services administratifs divers.
Mais une fois encore, le Jules Verne de l’architecture fut assassiné dans l’oeuf. Par manque d’argent, Louis-Philippe ne put aller au bout de ses intentions dont la plus ambitieuse était justement la réunion des deux palais. Et c’est sous Napoléon III que la liaison se fit. Sans le Poulidor du nombre d’or.

Au moment où Horeau aquarelle sa vue des Tuileries, c’est-à-dire en 1833, depuis deux ans, Louis-Philippe y réside avec sa famille. C’est pendant ce séjour que Percier et Fontaine réaliseront le grand escalier du pavillon de l’Horloge. C’est également à cette époque que le roi fera creuser, dans le jardin des Tuileries, une tranchée qui délimitera férocement le jardin privé du jardin public. On en est pas encore là et seule une grille décorative, frêle, sépare le jardin populaire des parterres royaux.


Comme souvent, l’architecture de papier donne un supplément d’âme à l’architecture de pierre, de métal et de verre. Parfois, elle renseigne sur les intentions premières, les visées profondes, les transformations postérieures d’une réalisation.
Parfois aussi, elle ancre la construction dans son époque. Ce n’est pas le cas dans ces pathétiques plans d’architectes destinés aux pauvres béotiens que nous sommes. L’homme de l’art y ajoute ici un arbre, là un groupe de personnes, plus loin une automobile.  Ces ajouts sont impersonnels, volontairement anonymes, taches de couleurs et mètre étalon de futurs complexes immobiliers ou commerciaux que l’on veut nous faire fréquenter.
On y trouve à vrai dire tout le contraire de ce que nous montre l’aquarelle d’Horeau.
Hector a choisi une grande feuille pour dessiner les Tuileries côté jardins. La façade tourne le dos au Louvre. Cette aquarelle n’est donc pas une planche destinée à convaincre. Elle n’est pas une démonstration du bien fondé de son projet de raccordement des deux édifices.

C’est une vue d’architecture brossée par un curieux qui observe, par un amateur qui ressent, par un homme qui se souviendra. On cristallise mieux quand on écrit, quand on dessine ce que l’on ne veut  pas oublier.

Horeau est probablement arrivé aux Tuileries par les berges. Il a abordé le bâtiment par une diagonale qui met en valeur la rue de Rivoli qu’on devine sur sa gauche. Elle n’est pas toute proche et pour figurer la distance Horeau a pris le joli parti de l’aquareller d’un pinceau plus léger. C’est sans doute le cratère rehaussé situé à mi-plan qui nous fait prendre conscience un peu plus  encore de l’éloignement. 

ciel « boudinesque »
Il fait beau dans cette vue parisienne. Le ciel s’est fait « boudinesque » pour l’occasion.  Au balcon d’un immeuble de la rue de Rivoli, deux silhouettes l’admirent.
Deux ombres sorties de leur coquille

Une très légère brise taquine le drapeau français qui, à nouveau bleu blanc rouge, flotte paresseusement au-dessus des Tuileries. La température est clémente et les hommes vont en simple redingote. 
Les femmes arborent de légers châles, les arbustes sont verts : nous devons être au printemps. 
De nombreux bambins ont accompagné les grandes personnes : gageons que l’heure des leçons est achevée et que nous sommes en milieu d’après-midi. 

Et il y a foule.  
Voyez ces groupes de badauds éparpillés en lisière du palais. Outre la faction en manœuvre -sérieuse et au pas -, tous bavardent à qui mieux mieux. 
Il y a l’homme mûr qui finit de saluer une dame de sa connaissance, des amis en aparté, deux affairés qui négocient le bout de gras, des amoureux qui se content fleurette, un père qui, désignant de la canne une fenêtre, instruit son fils qui préférerait et de loin aller faire crisser son cerceau sur le sable.

 
Que lui montre-t-il au juste ? Les happy few sans doute, qui prennent le frais à l’ombre de la terrasse des nouvelles galeries de réception qui ont été regroupées à l’étage selon le souhait de Louis-Philippe. Le roi des Français préféra garder le rez-de-chaussée pour lui et sa famille. A son accession au trône, « le nouveau roi souhaitait ne pas quitter son Palais-Royal où, durant plus d’un an, il eut à subir l’assaut de continuelles émeutes. (…) Malgré son désir de ne point renoncer à la vie de famille, que les siens et lui-même ont toujours préférée à l’existence monotone et quasi claustrale de la Cour, il (avait bien senti) qu’il ne serait pas vraiment roi tant qu’il n’habiterait pas les Tuileries. Après un an d’hésitation, il se résigna, et bien à regret, non, peut-être, sans quelque gêne et fâcheux pressentiment, à emménager au vieux palais, théâtre de tant de drames ».(5)


le Jules Verne de l’architecture, atelier Nadar

« Le vieux palais » ne porta en effet chance ni au roi ni à l’architecte. Horeau, le 24 mai 1871, se retrouva pris dans la tragique colonne des communards que l’on menait sans ménagement à Versailles direction le camp de Satory. Le jeune Paul Ginisty, ami futur de Maupassant, écrivain et chroniqueur en herbe, en fut le témoin qui raconte. « A quelques pas de moi marchait, résigné, comme indifférent, un grand vieillard (…). C’était l’architecte Hector Horeau, l’inspirateur de la construction des Halles centrales, qui, moins de deux ans auparavant, avait été, au moment de l’inauguration de l’isthme de Suez, l’hôte choyé du Khédive Ismaïl. Croyant pouvoir appliquer ses idées philanthropiques, il avait accepté de la Commune les fonctions, qui restèrent bien platoniques, de directeur de l’ « édilité hygiénique ». Il devait mourir, l’année d’après, tué par les mauvais traitements qu’il avait endurés, à son âge ».(6)


 

Happy few royalistes

Et les Tuileries dans tout ça ? En 1848, elles furent consciencieusement pillées. On remarqua au même balcon que celui de l’aquarelle de Horeau un « citoyen en blouse qui, pendant le sac du château, accoudé, fumait tranquillement sa pipe sans paraître intéressé par ce qui se passait autour de lui. À un journaliste, étonné de cette insouciance : « Savez-vous, dit-il, pourquoi je suis venu m’installer sur la balustrade de cette fenêtre ? C’est que, en 1830, j’avais déjà fumé ma pipe au même endroit. À tous les branle-bas, je viens fumer ici ; c’est mon privilège. Ne le dites pas : à la prochaine révolution des intrigants pourraient me prendre ma place »(7).  La « prochaine révolution » eut lieu en 1871. S’il était encore en vie, eut-il  l’occasion de poser à nouveau ses fesses sur la terrasse devenue entre-temps impériale ?

L’histoire ne le dit pas. Et on s’en fiche  parce que c’est d’un autre balcon qu’il fallait se pencher au soir du 23 mai 1871. Un certain « Kaweski, logé au Louvre, dans le ci-devant ministère d’État, avait commandé chez lui un frugal souper : des viandes froides et quelques fruits ; il espérait, dit-il, que le général, Bergeret [le brillant ordonnateur de l’incendie du palais] lui ferait l’honneur de partager ce modeste repas [ce qu’il fit]. Comme ses fenêtres donnaient sur le Carrousel, on serait bien là pour voir le spectacle « sublime » qui se préparait. On partit en bande, on se mit à table, on mangea gaiement, on but avec entrain, et, comme on se levait de table, on s’aperçut que les fenêtres des Tuileries se découpaient, dans la nuit tombée, en longues rangées de rectangles flamboyants, plus éclatants cent fois qu’aux beaux soirs de l’orgie impériale. C’était le moment favorable ; Kaweski invita ses convives à ne pas manquer ça et il les emmena prendre le café sur la terrasse qui unit, au premier étage du nouveau Louvre, le pavillon Turgot au pavillon Richelieu. De là, on verrait bien ».(7)
Les Tuileries brûlées mais debout. 

Et pour voir, ils virent. Les Tuileries flambèrent somptueusement trois jours durant.  Les planchers s’embrasèrent, les bronzes fondirent, les marbres furent réduits en poussière, mais sa fière carcasse resta debout. Pendant plus de 10 ans. Puis, sous la houlette de Charles Garnier, on finit d’abattre le palais qui avait espéré, loser magnifique, Lazare d’architecture, qu’on le ressusciterait.
Les Tuileries n’abriteraient désormais plus jamais l’histoire en marche. Et c’est marquées par les stigmates du martyr qu’elles entrèrent, les pieds devant, dans les livres d’histoire.





(1) François Forestier, La manduction. 1981.
(2)
La Chronique des arts et de la curiosité : supplément à la Gazette des beaux-arts 17 février1894.
(3)Roger Marx, Maîtres d’hier et d’aujourd’hui. 1914
(4) Jean-Claude Daufresne, Louvre & Tuileries: architectures de papier.
(5)G. Lenotre, Les Tuileries. Fastes et maléfices d’un palais disparu, 1933.
(6)Paul Ginisty,  Paris intime en révolution, 1871. 1904
(7) Abbé Denys, curé de Saint-Éloi, Le Palais des Tuileries en 1848, 1869.
   
L’AQUARELLE QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie.
  
Hector Horeau 
Les Tuileries côté jardin
Aquarelle originale datée de 1833 et signée en bas à gauche.
43 x32 cm. Encadrée 63×50 cm.                                      
Vue d’architecture habitée de badauds, soldats et de silhouettes au balcon des Tuileries. 

 

villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.