Les fondateurs de l’histoire de l’art, Winckelmann et de l’ethnologie, Prichard mettent à leur sauce l’adage royal et s’écrient « Ma vie vaut bien une messe ».

Johann Joachim Winckelmann (1717-1768), né allemand et protestant, mourra catholique et hellène de cœur.
James Cowles Prichard (1786-1848) quant à lui, qui naquit quaker, embrassera jeune homme la religion anglicane.
Deux conversions parmi d’autres me direz-vous. Pas tout à fait. Les deux hommes à cinquante ans d’intervalle prirent cette lourde décision, mûs par une même et entêtante pensée qui se résumait dans l’adage royal braillé par le futur Henri IV en 1593 : « Paris vaut bien une messe » et barboté par ses suiveurs en « Ma vie vaut bien une messe ». Comme le bon mot était assez apocryphe, il n’y avait pas de blasphème à le mettre à sa propre sauce.
On ne peut pas ne pas admirer le cheminement de ces deux hommes opportunistes certes mais non cyniques, restés d’ailleurs leur vie durant, attachés au sacré et à Dieu.
Prenez Winckelmann : il était protestant mais se passionnait pour les antiquités grecques et romaines. C’était fort ballot à une époque où les plus beaux restes antiques étaient aux mains de collectionneurs catholiques, sous la protection du Vatican ou enfouis en terre italienne à l’exemple de Pompéi et d’Herculanum pétrifiées par le Vésuve. Diable ! Que faire ? Se rabougrir sur pied ou avancer dans la lumière quitte à s’y faire carrément bruler une réputation naissante? L’homme est bon, l’homme est grand. L’homme est au centre du monde : le vieux Montesquieu, les jeunes Rousseau et Diderot l’écrivaient alors à tour de bras. Aussi, Winckelmann se convertit au catholicisme. Sa démarche pétrie du calme spirituel expérimenté dans son enfance s’assaisonnait d’une touche de paganisme blanc de la couleur perdue des marbres anciens.
Voyez Prichard élevé au milieu de la « société des Amis » qui pratiquait le culte « non programmé » et ne s’accommodait ni de rites ni de sacrements, toute la vie étant par essence, sacrée pour les quakers. C’était embêtant pour qui voulait faire sa médecine au « Royal College of Physicians » réservé aux anglicans bon teint. Ventrebleu ! Que décider ? Se limiter à la clientèle quaker ou dispenser « la sureté de son diagnostic et la rapidité et l’énergie […] dans l’administration des remèdes » à tout Bristol et à ses alentours ? Mépriser en bon Ami les textes et les systèmes religieux et remballer du coup sa théorie sur l’origine de l’homme ? Taire ses découvertes linguistiques ? Ça ne pouvait décidément pas en rester là : Prichard se décida à passer le pas et se tourna vers  l’Evangélisme qui lui ouvrait les portes de l’université, les bras d’une clientèle souffrante, le monde des idées enfin. Il put alors développer, avant Darwin, son hypothèse de monogénisme n’hésitant pas à affirmer que l’être humain était originellement noir. Il prit aussi le temps de démontrer que de nombreux parlers apparemment aux antipodes se rejoignaient en une même langue indo-européenne.
De nos jours, qui sait, pour quelque raison fallacieuse,  les deux hommes n’auraient pas pu non plus s’exprimer. Et, autre temps, autres mœurs, il nous semble que leur douloureuse conversion n’aurait peut-être pas suffi à leur laisser le champ libre, une autocensure des idées gavée de politiquement correct envahissant nos consciences.
Il n’en reste pas moins que leur contribution à l’humanité n’aura pas ému leurs contemporains : Winckelmann finit assassiné à Trieste le 8 juin 1768, par un mauvais garçon, un certain Francesco Arcangeli qui séjournait dans la même auberge et à qui il avait imprudemment montré des médailles antiques que l’impératrice Marie-Thérèse lui avait offertes. Prichard, nommé en 1845, « commissaire de la  Folie », mourut trois ans plus tard en 1848 officiellement de rhumatisme articulaire aigu, réellement de dévouement envers son prochain.
En rayon actuellement à la librairie //
Johann Joachim Winckelmann. Histoire de l’art chez les anciens. Par Mr. J. Winckelmann, président des antiquités à Rome […]  Ouvrage traduit de l’allemand.
Amsterdam, chez Van Harrevelt, 1766.
2 volumes in-8 demi-basane, pièce de titre rouge. Reliure légèrement frottée.
Nombreux bandeaux et illustrations in texte gravés sur cuivre. Faux-titre, titre, LVI, 360 pp. et XXVIII, 343 pp.
Avant Winckelmann, étudier l’art signifiait soit écrire la biographie d’un artiste (voir Cellini dans ce même catalogue), soit s’intéresser au sujet des œuvres dans une perspective historique ou littéraire. A partir de l’Histoire de l’art chez les anciens,  il sera désormais possible d’envisager l’art pour lui même et de le penser pour ce qu’il est intrinsèquement.
Quand on sait que de protestant, Winckelmann se convertit en 1754 à un catholicisme qui lui ouvrait les portes des bibliothèques et des collections romaines, l’appui des cardinaux, on comprend mieux la détermination du père de l’histoire de l’art qui dut penser que « l’art vaut bien une messe ».
A la suite de la préface, on trouve « Un catalogue des livres cités dans cet ouvrage » qui préfigure les futures bibliographies d’histoire de l’art.
Edouard Pommier, Winckelmann, inventeur de l’histoire de l’art Gallimard – Bibliothèque des histoires 2003.
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James Cowles Prichard.  Histoire naturelle de l’homme, comprenant des recherches sur l’influence des agens physiques et moraux considérés comme causes des variétés qui distinguent entre elles les différentes races humaines, par J.C. Prichard, […]  traduit de l’anglais par le Dr F. Roulin, […]
Paris, J.-B. Baillière, 1843.
2 volumes in-8, plein veau. Tome I: IX pp. dont titre et faux-titre, table des figures, 416 pp.  Tome II: faux-titre, titre, 404 pp.
90 figures en noir sur bois dans le texte et 40 hors-texte en 39 planches soit: 5 en noir et 34 coloriées, la dernière planche présentant deux portraits numérotés 39 et 40.
Première édition française parue la même année que l’édition anglaise.
Avant Darwin, Prichard (1786-1848) formule les bases de l’ethnologie et de l’anthropologie moderne en affirmant une même origine à tous les êtres humains. Il est aussi par ses travaux sur les langues et plus spécialement sur « la permanence des langues à la variabilité des physionomies ethniques », à la base de ce qu’on appellera plus tard l’indo-européen. Pourtant ses suiveurs escamotèrent plus ou moins sciemment son travail, considérant que Prichard n’avait cessé de se fourvoyer dans ses hypothèses monogéniste et linguistique!
Outre la place influente que ne doit plus perdre cet ouvrage dans l’évolution de l’histoire des idées, il vaut également pour la qualité des planches en hors-texte coloriées et gommées, gravées par Choubard. On notera la très belle suite d’une douzaine de portraits d’indiens d’Amérique.
Outre ses recherches en ethnologie, Prichard fut toute sa carrière durant, médecin à Bristol, et reconnu pour « la sureté de son diagnostic et par la rapidité et l’énergie qu’il mettait dans l’administration des remèdes ». Pour arriver à faire ses études et avoir le droit d’exercer, il avait préalablement du se convertir. Né quaker, il se tourna opportunément vers l’évangélisme qui lui ouvrit les portes de l’université réservée alors aux seuls membres de l’Eglise anglicane.
Sabin, 472. Quérard VI, p. 81. Sabin, 65478. Paul Jorion, Un Ethnologue proprement dit. in L’Homme, 1980, tome 20 n°4. Formes de nomination en Europe. pp. 119-128. Claude Blanckaert, Un fil d’Ariane dans le labyrinthe des origines  in Revue d’Histoire des Sciences Humaines n° 17.
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