MAC ORLAN, BOFA, LES RATS ET LES POISSONS MORTS

LORGNETTES DE LA GRANDE GUERRE [2]
 
JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, Edgar Allan Poe rode, Gus Bofa prête sa démarche à Keyser Söze, les rats singent les Poilus, le clair-obscur,
vitriol de l’illustration, prend ses aises et Mac Orlan rougit de plaisir).
Mac Orlan et Gus Bofa dans Les poissons morts

Entre Gus « Bofa » Blanchot et Pierre « Mac Orlan » Dumarchey, ç’a été à la vie à la mort. Pour être tout à fait exact, ce fut à la vie à la troisième mort de Bofa qui mourut selon ses dires  « deux fois au cours de [sa] vie, une fois en 1914 au Bois le Prêtre ; la seconde fois à l’hôpital de Toul. » La troisième fois, qui fut la bonne, laissa en 1968 un Mac Orlan déjà casanier, désillusionné et désolé. Nés en 1882 et 1883, Mac Orlan et Bofa étaient entrés dans la trentaine et dans la guerre d’un même pied. Et pour qui eut 20 ans à la Belle Epoque, le choc fut fracassant.



QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
 Eux, qu’on prit au mariage de Roland Dorgelès « pour des gens de maison car [ils étaient] tous rasés, ce qui n’était pas la mode », tombèrent des nues en rejoignant le front, et d’abord parce que ceux qui les avaient précédés avaient les cheveux longs(1) et la barbe hirsute, hippies militarisés, ce qui est vous en conviendrez, des plus incongrus.
Difficile de s’y faire…et d’y rester dans la Grande Guerre. Celle de Mac Orlan s’arrêta sur blessure en septembre 1916 à Péronne à une encablure de la maison paternelle désertée depuis Mathusalem. Celle de Bofa, plus tôt encore en décembre 1914. La hanche atomisée, la jambe écrabouillée, il refusa pourtant l’amputation, se releva la guibole débinée et le panard de traviole, trouva des chaussures orthopédiques à sa taille et inventa la boxe à cloche pied.
Bofa(s)

Un peu infirme mais pas du tout manchot, Bofa durant la dernière partie de la guerre va illustrer pas moins de cinq livres. En 1917, ce seront Les Poissons morts, U-713 ou les gentilshommes d’infortune de Pierre Mac Orlan et Chez les Toubibs qu’il écrit et illustre. En 1918, ce seront Le chant de l’équipage de nouveau de Mac Orlan et Signaux à l’ennemi, de Gaston de Pawlowski. Si je sais compter sur les doigts de ma main droite (fastoche : un doigt par livre), trois sont des textes de Mac Orlan. Si je compte maintenant sur les doigts de ma main gauche, trois sont en notre possession, deux de Mac Orlan et celui de Pawlowski. Auxquels il faut ajouter Bob bataillonnaire paru en 1919.

Si Mac Orlan dédicaça son Rire jaune à « G. de Pawlowski et Gus Bofa en témoignage de profonde amitié », on peut raisonnablement supputer que ces deux-là devaient s’entendre pour supporter la promiscuité de page. Ils devaient même s’entendre plutôt de près que de loin pour avoir signé ensemble Signaux à l’ennemi, un « petit chef—d’œuvre d’humour, de sensibilité et de malice terriblement française »(2). Voilà qui est dit et restons-en là mais pas sans vous conseiller le passage savoureux de la morsure profitable : se faire mordre par le chien Godillot, mascotte charmante à la généalogie chaotique et au mal de cœur agressif était, eh oui, une façon imparable pour gagner un mois peinard à l’arrière.

En passant aussi, ne dédaignez pas la lecture du Chant de l’équipage qui fut le premier d’une longue série de succès pour Mac Orlan, ce qui rétrospectivement doit vous faire pousser un ouf de soulagement. Le gaillard avait en effet un jour affirmé qu’il « écrivait pour ne pas devenir un assassin ». Certains universitaires au-dessus de tout soupçon échafaudent avec gourmandise des parallèles entre ce best-seller et l’Ile au trésor du grand, de l’incontournable R.L. Stevenson. Dans un écho d’outre-tombe (ou peut-être de bouche de métro) Raymond Queneau allèche un peu plus le chaland : « J’ai bien souvent relu Le chant de l’équipage et, à chaque fois, m’enchantent la grande peur d’Eliasar, les cravates d’Heresa, les cuites de Bébé-Salé, l’odyssée de l’Ange-du-Nord ».
Arrêtons-nous un peu plus longuement sur ces étonnants Poissons morts, parus en 1917. A sa sortie, ce récit des premiers mois de guerre choqua, les dessins de Bofa ne passèrent pas. On dit que le duo avait pris la chose avec trop de désinvolture et pas assez de respect. Pourtant, tout y est, rien n’est édulcoré dans ce livre, des anecdotes aux portraits en passant par les pensées, nombreuses, qui traversent l’esprit de Mac Orlan. Gus Bofa, à la démarche que Keyser Söze connut à n’en pas douter pour l’avoir si bien mimée dans Usual suspects, a donné à l’ensemble une tension désabusée.
Le titre même est duraille. Avouez que l’image de poissons morts, ventre à l’air, dérivant par paquets dans la Moselle n’est pas des plus réjouissantes. Or, ce sont ces poissons qui initient le narrateur à la guerre moderne et à ses dames de compagnie, les grenades. Le soir, roulé dans sa couverture, Mac Orlan « fut peut-être le seul à considérer cette déroute aquatique à la manière d’un conte d’Edgar Allan Poe ». Tu m’étonnes ! Enfin…pas tant que ça. Alan F. Farrell (3), un épatant professeur-écrivain américain de notre connaissance, guerroyant alors en pleine jungle vietnamienne, se retrouvant nez à nez avec le pied sectionné à la hauteur de la cheville d’un Vietminh qui venait de sauter sur une mine et y voyant la moelle bouillonner, eut comme toute première pensée que, dingue! Homère avait raison d’écrire que sur le champ de bataille « on voit même la moelle jaillir des vertèbres ». (4)
Anyway, « à cette époque, [Mac Orlan était] déjà hanté par les Aventures d’Arthur Gordon Pym », au point de les faire illustrer après-guerre par Bofa et Falké pour les éditions de la Banderole qu’il conseilla. La littérature nourrit les Poissons morts. Edgar
CLAIROBSCUR Dormeur de la tranchée
Allan mais aussi Rudyard y accompagnent fidèlement Pierre. Des extraits de Kipling sont mis en épigraphe et la partie sur la Somme s’ouvre sur un chapitre intitulé « La route de Mandalay »… C’est Théo Varlet, traducteur de Stevenson et de Kipling, qui lui avait fait lire avant-guerre La Lumière qui s’éteint et La Chanson de Mandalay. Et si « Gus Bofa [voyait] dans l’aptitude de Mac Orlan à nourrir son imagination de faits et de détails techniques un point commun – et le seul – avec Kipling » (5), les amours littéraires de jeunesse,tenaces, poussèrent l’écrivain à persister et à signer… Pour exemple, en exergue de Bob bataillonnaire on retrouve encore les mots de Kipling : « J’ai payé ce que j’ai appris / Sans jamais discuter le prix ».
Mais le plus marquant dans les Poissons morts reste la limpidité qu’on y trouve, la pertinence du récit avec lesquels les lecteurs numéralisés du XXIème s. que nous sommes pactisent étonnamment vite. L’impression est accentuée par le fait que certaines pensées procèdent de l’aphorisme qui comme chacun sait

CLAIR-OBSCUR Le feu de camp

est de toute éternité. Dans le fond, « c’est une question de politesse […] il faut toujours participer à la pensée de quelqu’un quand ce quelqu’un vous fait la grâce de causer avec vous », ou d’écrire pour vous.

Les poissons ne sont pas les seuls animaux à tenir dans le récit le haut du pavé. Outre les chiens, la place que Mac Orlan a octroyée aux rats a révulsé ses contemporains. Pourtant, la chasse aux rats,c’est l’occasion d’avoir prise avec la réalité de la vie normale, c’est retrouver un dégout à taille humaine,

CLAIR-OBSCUR Les feux de la rampe

c’est s’occuper les méninges et oublier les lendemains qui ne chantent pas. Plus métaphoriquement, les rats sont les Poilus eux-mêmes et il ne faut pas nous étonner que l’écrivain leur ait donné la parole un chapitre entier. Pourchassés par un ennemi de taille, le chien, ils font preuve d’astuce, de panache, de désinvolture et reconnaissent au trou, la tranchée du rat, des avantages non négligeables. Gus Bofa adhère au discours de son ami dès la couverture qui présente un homme, un poisson et un rat en sale état. Bofa a également parsemé les chapitres d’instantanés en noir et blanc, chargés de clair-obscur, le vitriol de l’illustration. Regardez plutôt. Un homme (peut-être deux) git allongé, sans doute face contre terre : Il [ne dort pas] dans le soleil, la mainsur sa poitrine |Tranquille », mais protégé par l’ombre tranchée de la tranchée. Un autre soldat pousse la chansonnette, seul sur scène, éclairé par les feux de la rampe. Ses compagnons dorment tout autour, bercés par son récital. Un poilu dont la fumée de la pipe fraternise avec celle de sa pitance en train de réchauffer, irradié par la lumière du feu, devient un poor lonesome cow-boy who « has got a long long way to home / Over mountains and over prairies », par-delà les tranchées et les no man’s lands. Du texte et du dessin émerge une poésie naturelle, qui par courtoisie se reprend et nous amuse au moment même où elle allait nous saisir à la gorge.

L’écrivain et l’illustrateur s’entendent comme larrons en foire et on le sent dès la page de faux-titre : on y reconnaît Bofa tel qu’en lui-même, les oreilles décollées, les béquille calées sous les bras, la patte folle et le pied de traviole en avant. Au-dessus, Mac Orlan, en uniforme, médaille épinglée sur la poitrine, chien en laisse, béret enfoncé soulignant les sourcils froncés. On reconnait parfaitement l’écrivain dans ce dessin. Et c’est presque comme si Bofa avait connu une transe prophétique : au travers d’une photo beaucoup plus tardive, sans doute prise dans les années 60, on retrouve intacts le béret, l’œil rond légèrement cerné, la sinusoïdale des sourcils, le clope au bec.
Mac Orlan sans fards

En 1923, ce n’est plus un portrait réaliste mais bel et bien fantaisiste que Bofa nous donnera de son ami Mac Orlan dans ses excellentes Synthèses littéraires et extra-littéraires que nous avons aussi la joie de pouvoir ici feuilleter. La boutique d’horlogerie à l’enseigne du « temps retrouvé » de Proust est connue, la voiture vrombissante de Morand aussi. Mais elles n’éclipsent cependant pas l’île au trésor de Mac Orlan. Il est assis sur sa plage, abrité du soleil qui tape par l’ombre d’une forêt luxuriante qu’on devine, la pipe à la bouche, les lunettes sur le nez, un foulard noir de pirate remplaçant le béret, une tête de mort dans le dos, une canne à pêche de petit garçon à la main. Au bout du fil frétille un tout petit poisson ridicule, sur la ligne d’horizon un bateau pirate est au mouillage. Toute la tendresse taquine de Bofa pour son vieil ami transparait. Un coup de soleil marque ses pommettes. Un coup de soleil ? Ne rougit-il pas plutôt du plaisir d’être représenté en flibustier de la littérature d’aventure qui lui sauva la vie ?

(1) Dixit Mac Orlan dans les premières pages des Poissons morts. (2) in La revue de la Quinzaine du Mercure France. 1918. (3) Dr Alan Ford Farrell, Cortez in Darien, in Arion, A journal of Humanities and the Classic, Boston University.(4) Iliade, XX, 483.(5) Baritaud citant Bofa, Notes de Lectures sur Légionnaires « les livres à lire…et les autres », Le crapouillot, nov 1930.  

LES LIVRES QUI ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont en vente à la librairie:
[Gus Bofa], Pierre Mac Orlan  Les poissons morts. Illustrations de Gus Bofa
Paris, Payot, 1917.
In-12 broché, couverture illustrée en deux tons par Gus Bofa. 243 pp., table, extrait de catalogue.
Edition originale. Illustrations de Gus Bofa. en savoir plus ou commander l’exemplaire

 [Gus Bofa], Gaston de Pawlowski  Signaux à l’ennemi
Paris, Eugène Fasquelle, 1918.
In-8 carré broché, couverture illustrée en deux tons par Gus Bofa.
Edition originale illustrée. Illustrations de Gus Bofa.en savoir plus ou commander l’exemplaire

[Gus Bofa], Pierre Mac Orlan  Le chant de l’équipage. Roman d’aventures
Paris, L’Edition Française Illustrée, 1918.
in-12, broché, couverture illustrée en deux tons par Gus Bofa, 298 pp.
Edition originale. Illustrations de Gus Bofa in texte ou à pleine page.en savoir plus ou commander l’exemplaire

[Gus Bofa], Pierre Mac Orlan  Bob le bataillonnaire (roman d’aventures)
Paris, Albin Michel, 1919.
In-12 broché, couverture illustrée en couleurs par Gus Bofa. Dos abimé. 254 pp., table, extrait de catalogue.
Edition originale. Envoi de Mac Orlan à la plume. Illustrations de Gus Bofa.en savoir plus ou commander l’exemplaire

Gus Bofa, [Blanchot, Gustave] Synthèses littéraires & extra-littéraires.
Paris, Mornay, la collection originale, 1923. 22 pp. dont dédicace, faux-titre, titre et avertissement, [2], 34 planches, [2], 6 planches, [2] pp.

In-8, demi-vélin à coins, dos orné du titre et d’une vignette dessinée le tout à l’encre noire et rouge. Couvertures et dos conservés.
Edition originale. Un des exemplaires numérotés sur vergé blanc. Préface de Dorgelès, croqué par Bofa à l’instar de Proust, Loti, Huysmans, Renard, Courteline et bien d’autres. L’auteur avertit que “ce titre elliptique quoiqu’il puisse signifier, s’applique assez inexactement aux dessins qu’il annonce. Un titre plus complet eût été Synthèses, Analyses, Exégèses, Prothèses, Antithèses, Diathèses, Synopsies, Symboles, Paraboles, Impressions, Expressions et divertissements littéraires, qui ne signifierait, d’ailleurs, rien de plus”. Ces synthèses sont suivies de 6 synthèses extra-littéraires.en savoir plus ou commander l’exemplaire
villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.