NICHOLSON,LESS COLOUR IS MORE BLACK

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on se vautre dans le noir, on fête le plein air, on côtoie des bad boys, une comtesse sanglante, on se rêve analphabète )

L’œil formé enfant aux images anglaises de colportage de la première moitié du XIXe s., aux lignes simplifiées, aux noirs et blancs tranchés, l’œil transformé par les essais de quelques-uns de ses camarades nabisants de l’Académie Julian qu’il fréquenta brièvement de l’hiver 1891 au printemps 1892 et par la découverte de Manet, William Nicholson fut le prince du noir de la décennie 1890.
Comme son ainé de sept ans Felix Vallotton, il ne jura que par la xylographie en cette toute fin de siècle, comme lui – coïncidence étrange – à partir de 1900, il délaissa la gravure monochrome pour la peinture. Comme lui il avait atteint une maitrise remarquable de son art de graveur. Mais si Vallotton avait su maitriser le noir d’ombre, le noir de mouvement – les noirs domestiqués par leurs illustres prédécesseurs-, Nicholson, lui, sut dompter le noir sauvage que Victor Hugo rencontra quelquefois au détour de ses dessins à l’encre et que nous, pauvres mortels, ne connaissons que sous la forme du pâté. La période du noir chez Nicholson est courte, 1892-1900, elle-même traversée par la parenthèse « J. et W. Beggarstaff « . Sous ce pseudonyme fraternel, avec son beau-frère James Pryde, il compose des affiches d’une grande simplification où l’on retrouve le gout des aplats et l’emploi d’une palette réduite d’un Toulouse-Lautrec, affiches qui ouvrirent la voie aux futurs maitres affichistes.  
C’est l’année-apogée 1898 qui présentement nous intéresse, avec la triple parution de London types, An Almanac of Twelfe Sports, sur des poèmes de Kipling, et surtout de An Alphabet, la première de cette suite de portfolios.

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).

William Nicholson s’attaque donc à un abécédaire mais on ne peut pas dire que ce soit un ABC pour petits enfants, bien qu’il était envisagé comme tel par l’éditeur Heinemann. Plus tard, oui, dans les années 20, peut-être pour conjurer le malheur, sa femme et l’un de ses fils étant morts en 1918, l’une de la grippe espagnole, l’autre des désastres de la guerre, il illustrera des livres véritablement pour les petits : The Velveteen Rabbit (1922), Clever Bill (1926) ou The Pirate Twins (1929).  
Mais cet abécédaire-là, on hésite à le mettre entre les petites mains. D’abord il est très grand, 31 x 25 cm, et puis les images choisies ressemblent à des bons points pour grandes personnes. Un seul enfant y figure, un Urchin, maigre gamin des rues, l’œil rond interrogatif …
Mais commençons par le commencement, par la lettre A. On y découvre l’auteur, assis à même le sol, dans un autoportrait manifeste. Greg Harris voit et il a raison, dans la forme pyramidale du corps, l’ébauche d’un A. les bottines et la main de l’artiste ne sont pas loin de chiffonner la planche du P tandis que le D est posé négligemment contre un mur qui n’a de concret que l’obscurité dans lequel il disparait. La mâchoire de Nicholson est contractée. La légende A was an Artistest terriblement définitive : on a l’impression de lire l’épitaphe d’un homme mort ou tout du moins d’un artiste fini. La lettre B est la suite du message que le graveur veut faire passer. Son beau-frère, son ami, son frère en art, James Pryde y est représenté comme un Beggar, un mendiant.
On sait que Nicholson abandonna au tournant du siècle la gravure et l’affiche pour le portrait mondain et la peinture chatoyante, en grande partie pour pouvoir entretenir sa femme et ses enfants, trois sur quatre étant nés alors, on sait que l’expérience Beggarstaff ne fut pas florissante,
mais on peut se demander si le jeune homme ne grave pas plutôt ici une profession de foi artistique. Les regards des deux beaux-frères semblent intérieurs. Entrés en eux-mêmes, détachés des biens matériels, ils donnent tout à leur art. L’éditeur Heinemann ne s’y trompa pas. C’est sur la seule présentation du A et du D is a Dandy qu’il signa en novembre 1896 un contrat à Nicholson pour un alphabet entier.

A was an Artist, B for Beggar … Il nous reste à parcourir les autres lettres de l’alphabet, figurées chacune par un personnage unique, présenté sur fond terreux et captif d’un épais bord noir. Quelques femmes s’y collent, une comtesse, une marchande de fleur, une Lady, une fille de ferme, une serveuse.

deux comtesses sanglantes. Celle de la fin du 16ème s. Celle de la fin du 19ème s.

Nous les avons énumérées dans l’ordre alphabétique, Countess, Flower girl, Lady, Milkmaid, Waitress. Cet ordre alphabétique ne nous satisfait pas. On voudrait créer un nouvel ordre qui irait d’extérieur à intérieur. Cela nécessite une explication: plus elles vivent en plein air, plus les filles de Nicholson pètent la forme et il n’y a qu’à comparer les deux plus jeunes pour s’en persuader. L’aspect recroquevillé de la jeune fille de bonne famille ne fait pas le poids face à la fille de ferme aux lèvres carmin. L’une est gantée et tient une petite badine, l’autre bras nus, porte un pot de lait. Les tâches de rouge sont aussi significatives. Absente de la Lady, elles ne sont qu’apprêt chez la comtesse, fard factice et doublure d’habit. Chez les filles du peuple, elles sont bonne mine, lèvres gourmandes, justaucorps joyeux, fleurs et pommes d’api ! A y regarder de près, on s’aperçoit que la comtesse a aussi les mains rougies, presque sanglantes… Sa toilette est désuète couronnée par une collerette haute… Nicholson aurait-il eu vent de l’histoire d’Elizabeth Báthory, la comtesse sanglante qui à la fin du XVIe siècle, en Transylvanie, aurait saigné nombre de jeunes filles des alentours? 


Chez les messieurs, on retrouve cette confrontation sociale dans le choix des caractères, entre gentlemen et

bad boys, avec un penchant certain pour les garçons louches. Le Ostler, -valet d’écurie – un brin de paille à la bouche, accoudé sur son genou, la main négligemment dans la poche et le Robber, le Voleur, mains liées dans le dos, entravé par un long bout de bois, la botte retournée de pirate, un foulard noué sur la tête qui ajoute à sa dégaine de flibustier, se retournant avec difficulté, nous regardent dans les yeux. Ils sont tous les deux mal rasés. Le Villain, caché à moitié sous un chapeau mou informe, emmitouflé dans un gigantesque manteau noir, mains dans le dos invisibles, laisse malgré lui dépasser un bout infime de nerf de bœuf. Son visage défait manque de dents mais il ne faut pas en déduire que c’est un pauvre hère inoffensif : des jambes agiles que le

manteau ne cachent pas tout à fait sont assez écartées pour permettre un geste ample ou une fuite rapide. Il attend sa proie. Si Nicholson ne répugne pas à brosser le portrait des mauvais garçons, il le fait sans concession, sans romantisme, mais met à leur service son noir indompté, inattendu. Deux planches furent d’ailleurs refusées, le E for Executioner et le T for Topers. Bourreau et soiffards furent considérés trop rugueux pour le regard des enfants, à qui originellement l’édition lithographiée de l’alphabet était destinée. Il faut dire que le bourreau, tête nue sur son estrade tient sa hache comme un de ses camarades de jeu tiendrait le levier de la trappe du gibet, pléonasme visuel des plus anxiogènes. Ça fait beaucoup pour un seul homme ! Ces deux planches furent gardées dans les rares exemplaires du tirage limité xylographié et destiné aux grandes personnes bibliophiles.

Outre l’étonnant panel des personnages choisi, c’est l’opposition « intérieur – plein air » qui semble soutenir tout l’ABC. S’il n’y a pas de scènes d’intérieur à proprement dit, il y a ceux qui en sont normalement les acteurs. C’est au lecteur de recréer mentalement les demeures et les pièces fréquentées, dans un genre de Cluedo sans tapis de jeu, ou apparaitraient les uns après les autres, le colonel Moutarde, Mademoiselle Rose,Madame Pervenche, the Earl, the Dandy, the Publican, the Quaker, teh Trumpeter.
Le plein air, on l’a déjà vu, a toute la bienveillance de Nicholson. On a parlé de la fraicheur des jeunes femmes qui y circule. On tombera sous le charme de ses autres disciples, le Huntsman, le Jockey, et le sportsman pour ne citer que ceux qui sentent bon le cheval. Quant au Keeper qui se fiche comme d’un guigne qu’on l’observe, il nous tourne quasiment le dos, la crosse du fusil fichée en terre, attentif seulement aux mouvements, odeurs et bruits de la campagne que l’entoure. C’est son chien, assis à ses côtés qui nous fixe, ou plus précisément nous snobe. Sa tête haute nous fait face, mais il semble lentement cligner des yeux comme dans l’intention de nous dire : « Eh oui, nous, en pleine campagne, nous sommes heureux ; vous, derrière l’image n’avez rien compris ». Une large tache ombre son œil gauche. Elle descend jusqu’à la babine et fait ami-ami avec l’oreille noire. Un peu plus bas la noirceur du poil s’entremêle avec les zones d’ombres ; on ne s’y retrouve plus mais on trouve ça malgré tout superbe.
Nicholson réitère à l’envi ce mariage contre nature entre réalité de la forme et irréalité de l’ombre, joue avec l’encre typographique sauvage. Un grand aplat tient le centre du S is a Sporstmanqu’on croit tout d’abord être l’ombre du paletot du personnage. Mais en restant un instant de plus devant la planche on comprend soudain que c’est le dossier d’une chaise que ce noir figure. Le Sporstman assis à califourchon prend la pose confortable du gentleman et que Cecil Aldin, tout en couleurs, mettra en vedette dans son travail. Dans d’autres planches, le noir coupe l’image en deux morceaux, créant un paysage d’arrière-plan qui ne dit pas son nom. Chez le Quaker et le Publican ce sont des pans entiers de la planche qui sont envahis par le noir, figurant mur et plancher, enfermant les personnages dans des intérieurs sombres et confinés. Chez le Robber et le Yokel – le péquenaud-, la ligne affinée se cache sous l’apparence d’une poutre ou d’une longue badine qui vallonne un peu plus encore l’horizon.   

Nicholson creusait lui-même ses bois. Un article que Nicholson eut en main et qu’il mit sous les yeux de son ami Gordon Craig fou de théâtre et de gravure, résume son point de vue. dans celui-ci, Odilon Redon écrivait que « Le noir est la couleur la plus essentielle…il faut la respecter. Rien ne le prostitue. Il ne plait pas aux yeux et n’éveille aucune sensualité. Il est agent de l’esprit bien plus que la belle couleur de la palette et du prisme »…  Nicholson comprit la leçon des maitres du noir qui le précédèrent, parfois de seulement quelques années, mais l’oublia pour mieux la transcender. Les grandes masses monochromes noir et brun terreux rythment chaque planche, mais quelques touches de couleurs, rouge, kaki, chocolat se fondent également dans l’image faisant souvent office d’anecdote. « L’opposition des blancs et des noirs tachés de rouges et de bleus, [c’est] tout le secret d’art de M. Nicholson […] un Anglais de pure race, n’ayant pas encore atteint la trentaine! » résuma parfaitement Octave Uzanne.

On aura compris l’attachement de Nicholson pour le monde de la campagne, on aura aussi compris que cet

alphabet fut pour lui la possibilité de rendre hommage à la gravure et à ceux qui la font exister. Le choix même d’un ABC est symbolique. Les lettres de l’alphabet, premières touches de l’édition moderne, naissance de l’imprimerie. L’inspiration de l’artiste est représentée par les personnages gravés et par la première planche métaphorique. Le E for Executioner, refusé par Heinemann pour sa dureté le fut également, on le dit, parce que Nicholson lui avait donné les trait d’un critique d’art de l’époque…Le X met en scène l’artisan, le xylographe, la couverture la propagation de la gravure, œuvre multiple par essence. En effet, on y voit un colporteur donnant de la voix, brandissant une des gravures de l’album, avec autour du cou une boite de colportage sur les bords de laquelle sont pincées quelques-unes des planches de l’ABC de Nicholson.

Est-ce à dire que Nicholson voulait que son travail soit disséminé à la planche comme on le voit beaucoup aujourd’hui où ses albums, cassés, se retrouve désunis et vendu en morceaux. L’unité complexe de l’ensemble tend à prouver que non. La joie que nous procure aujourd’hui le feuilletage de cet exemplaire complet le confirme. Certains ont vu dans la gravure de Nicholson le sommet de son art. Et bien que sa production picturale du XXème s. plait infiniment, même si sa production mondaine qui ne peut être passée sous silence est si proche de celle de Bonnard et à son instar si réussie, il faut reconnaitre que Nicholson fut d’abord un graveur de génie. Le titre sur couverture de son ABC se lit AnAlphabet. Analphabète ? Eh bien oui. On regretterait presque, pour une fois, de savoir lire.  © villa browna / Valentine del Moral


LE LIVRE QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie: 

William Nicholson. An Alphabet
London, Heinemann, 1898.
In-4, cartonnage éditeur lithographié en noir et rouge, dos toilé.  Rares frottements. Quelques taches d’eau très pales.
Titre et 26 planches lithographiés.
Première édition lithographiée après 50 exemplaires xylographiés. Bon encrage, exemplaire bien frais. Campbell, 25C. Un clic ! pour des précisions ou pour la commande de cet exemplaire.


BIBLIO

Plaquette introductive à l’exposition William Nicholson à la Royal Academy of art (Sackler Galleries) 30 October 2004 to 23 January. 2005 https://static.royalacademy.org.uk/files/nicholson-student-guide-9.pdf
Redon, Odilon Redon, À soimême, 1913.
La Cagoule. [Octave Uzanne]. Visions de notre heure : choses et gens qui passent, notations d’art, de littérature et de vie pittoresque. Paris, H. Floury, 1899.
Schwartz, William Nicholson. New Haven, Yale university press, 2004.
The art of William Nicholson [exhibition, London, Royal academy of arts, 30 October 2004-23 January 2005] / London, Royal academy of arts, 2004 
William Nicholson, painter: paintings, woodcuts, writings, photographs / ed. by Andrew Nicholson. London, Giles de la Mare, 1996


 

 

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