Oswald de Kerchove ou Celui qui préféra aux palmes académiques, les palmes botaniques.

Si Brillat-Savarin fit du cochon son cheval de bataille en assurant en 1826: « Tout est bon en lui », Oswald de Kerchove de Denterghem fit du palmier sa pomme de Newton en y consacrant en 1852 un ouvrage exhaustif illustré en noir et en couleurs qui jusqu’à aujourd’hui n’a pas été égalé. Il faut dire que, comme on devient bourreau, surfeur, chauve, monsieur Loyal de père en fils, on est aussi palmiérophile par filiation. Le petit Oswald aurait pu seulement se satisfaire de jouer au belge respectable ou de faire l’homme politique comme son père Charles et son grand-père Constant avant lui, mais c’était sans compter avec l’autre passion familiale, la botanique. Certes, pour apaiser la galerie, il fut successivement membre du conseil de comté de l’Ontario, gouverneur du Hainaut, membre du Parlement, sénateur, administrateur de la Commission des Hospices civils, chantres dans divers organismes philanthropiques et culturels. Mais les titres qu’il préféra furent ceux de fondateur des Floralies Gantoises et président de la Société royale d’Agriculture et de Botanique.
Sachez que « dès l’enfance, il vécut au milieu des plantes nouvelles et précieuses, dans ce jardin d’Akkergem où son père avait réuni des trésors et érigé [un] magnifique jardin d’hiver », sous la verrière duquel il contempla à loisir certaines variétés rares de palmiers. 
C’est là, dans la moiteur rassurante et la luminosité chaude de la serre qu’il prit lentement conscience qu’à la vie publique, il allait préférer la vie pudique, en d’autres termes, qu’aux palmes académiques il aimerait mieux les palmes botaniques.
Brillant et sérieux, il n’en mena pas moins de front sa double vie de docteur de la ville et myster Hyde park. A tel point qu’à 34 ans il était prêt à publier cette bible du palmier dont il est ici question. Il n’est pas besoin de vanter l’illustration de l’ouvrage : les nombreux dessins en noir sont précis et élégants, tandis que les quarante chromolithographies en couleurs tirées sur papier cartonné sont tout simplement surprenantes, étalage de verts et impression de chaleur diffuse. On n’a pas de mal à croire que ces spécimens aient bien été « dessinés d’après nature » par P. de Pannemaker.
Du coup, beaucoup seraient tentés de se borner à ce feuilletage d’images pour lecteurs sages. Ils auraient bien tort, car la prose de Kerchove réserve de bonnes surprises. Ainsi, selon l’auteur «comme tous les conquérants, [le palmier] trouve tout à sa convenance. Il a de cela de commun avec les gascons. « Semez des gascons, disait Henri IV, ils poussent partout » (et visiblement d’abord dans les serres flamandes) » !
L’étude des palmiers lui permet aussi de faire de la botanique théologico-vinicole en posant cette devinette: « Où sont les palmiers de Palestine, les palmiers célèbres de Jéricho, du lac Asphaltite, des vallées du Jourdain, de l’Euphrate et du Tigre, de l’immense Babylone ? Ils ont disparu comme ces villes superbes, comme la fécondité de ces vastes plaines, comme les empires des Mèdes, des Perses, des Arabes».  Mais c’est vrai ça ! Où ils sont passés les palmiers des jardins suspendus de Babylone ? Et pourquoi Zachée s’est planqué dans un sycomore alors qu’il vivait à Jéricho « la ville des palmiers » ? Pour Kerchove, la réponse est évidente : «l’islamisme conquérant a passé là et il y a fait le désert ».
L’Islam, Kerchove y revient plusieurs fois au long de son propos. Parmi les 801 usages différents du palmier recensé dans le poème tamil Tala vilassim, il y a par exemple – et tout à fait au hasard -,  tous ceux qui pourraient nous rendre pompette. Or, le Coran qui interdit le vin convient que « l’eau de palmier » n’est PAS du vin. Ah bon ! L’affaire mérite donc d’être détaillée : juste extrait, le jus est gris pâle, fade doux et sucré. Et puis, merveille, le liquide fermente à vitesse grand V et  déjà on entend un léger bruissement : mais il pétille ma parole. « Dans cet état, affirme Kerchove, il rivalise avec les meilleurs vins de Champagne et égait sans enivrer ». Oh là ! Doucement les basses, on pourrait se fâcher dans le Landernau. Mais les rémois n’auraient pas le temps de répliquer puisque quelques heures seulement suffisent à ce que l’eau de palmier « se transforme en bière blanche comme du lait [qui] grise comme l’eau-de-vie ». A ce stade, on peut faire confiance à Kerchove : en bon flamand, il ne peut manquer d’en connaître un rayon en bières.
Or, le breuvage n’est pas si miraculeux qu’il y parait ! Car c’est « la plus éphémère des boissons » qui en un tour de bras va devenir visqueuse, nauséabonde et se couvrir de mouches rougeâtres. Ce n’est pas sans raison que la sagesse arabe a coutume de dire qu’ « on ne peut boire le vin de palme qu’à l’ombre de l’arbre qui le produit ».
Mais alors ! tout s’explique. Si vous avez bien suivi, vous aurez retenu que « l’islamisme conquérant a passé là et il y a fait le désert ». Exit donc l’ombre protectrice de la large feuille découpée et dans la lancée exit le petit verre d’eau de palmier qu’on se serait bien jeter derrière la djellaba. A se demander si tout ça n’a pas été fait exprès pour ne pas avoir à renier le Coran en gardant malgré lui le Fidèle sobre comme son chameau.
BIBLIO // Revue de l’horticulture belge et étrangère, Volume 34.

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Oswald de Kerchove de Denterghem.  Les Palmiers. Histoire iconographique. Géographie. Paléontologie. Botanique Description. Culture. Emploi, etc.  Avec Index général des noms et synonymes des espèces connues. Ouvrage orné de 228 vignettes et de 40 chromolithographies dessinées d’après nature par P. de Pannemaker.
Paris, J. Rothschild, 1878.
In-4, demi-chagrin ivoire, couvertures et dos rayés et illustrés conservés.
VIII, 348 pp. dont 228 illustrations in-texte.  40 planches hors-texte en couleurs et 1 tableau dépliant.
L’auteur, homme politique belge en vue, reste surtout un grand expert en botanique, qui hérita de la passion de son père et de son grand-père. Il passa de nombreuses années à parfaire les jardins de la propriété familiale de Beervelde et écrivit de nombreux livres sur les plantes. Son ouvrage sur les palmiers fait encore référence. Il y consacra un temps considérable et plusieurs voyages d’étude. Edition illustrée de 40 planches en couleurs très réussies, dues à P. de Pannemaker, et de 228 illustrations dans le texte; elle est accompagnée d’un tableau dépliant indiquant « la classification des diverses familles de Palmiers d’après M. H. Wendland ». Géographie des Palmiers. Voyage dans la région des Palmiers, L’Asie, L’Océanie, Le Nouveau Monde, La grande région des Palmiers au Nouveau-Monde, Les Palmiers fossiles, Histoire, Botanique, Utilité des Palmiers, Culture. Nissen, 1032; Plesch, 287.
villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.