Savez-vous jouer au chnif chnof chnorum ? Non? Vous préférez remplir une grille de loto? Mauvaise pioche!

Savez-vous jouer à Berlurette ? à Combien vaut l’orge ? à J’aime mon amant par A. ? aux Ciseaux croisés ? Non ? Au jeu des paquets ? à l’anguille ? à l’esclave dépouillé ? Non plus ! Quelle tristesse ! Vous êtes bon pour des voyages en voiture interminables, des après-midi maussades par la faute de Darty qui n’a pas pu livrer à temps votre nouvel écran plat, des goûters d’anniversaire en ronde autour de la Wii, des empoignades familiales salées et un Alzheimer carabiné.
Pour combattre tous ces maux, il suffirait cependant de brandir un petit volume d’à peine 15 centimètres sur 8, benoitement intitulé Les soirées amusantes mais précisément sous-titré Entretien sur les jeux à gages et autres, qui peuvent amuser les jeunes personnes, tant à la ville qu’à la campagne, surtout dans les soirées un peu longues. On est, dans ce curieux petit livre, comme dans le scénario originel du Prisonnier, cette série de télévision culte des années 60 dans laquelle un agent secret britannique se retrouve captif d’un village idyllique et esthétique dirigé par des drôles de numéros. 
Il se trouve qu’en guise de numéro, Huvier des Fontenelles nous en fait un de charme en décidant pour sa part d’enfermer dans une charmante propriété, une brochette de personnages enragés des jeux. Il leur donne des noms hautement bucoliques : monsieur et madame de la Rivière, madame et mademoiselle de la Haute Futaie, madame du Bois et son fils, mesdemoiselles du Ruisseau, du Gazon et Rose, sœurs de leur état, madame du Ruisseau, madame du Frêne et son fils, mademoiselle du Bocage, monsieur des Jardins, monsieur de la Forêt, les abbés Printemps et des Agneaux, le chevalier Zéphir. Or, loin d’être une bluette pastorale et bien que chacun y aille de sa promenade quotidienne, l’ouvrage qu’écrit Huvier est une mine de renseignements sur les jeux de cette seconde moitié de XVIIIème s. et une ébauche de psychologie du joueur.
Il s’appuie pour bien faire sur un certain séjour qu’il fit « dans la maison de campagne de M.B*** située à Montevrain (localisable dans la partie de l’île de France que la révolution nommera bientôt Seine-et-Marne ). Des jeunes gens y jouèrent à cinquante de ces petits jeux qui s’échappent de la mémoire, et dont on voudrait souvent se souvenir dans l’occasion. On ne peut pas toujours danser, faire de la musique et tenir des cartes ». C’est précisément pour se les rappeler et pour en donner les règles qu’Huvier livre son souvenir en un dialogue amusant qu’on jurerait avoir inspiré la comtesse de Ségur.
Dans cette « maison ludique », l’auteur fait donc jouer ses cobayes à de nombreux jeux de salon qui leur auront été au préalable expliqués par le fringant abbé des Agneaux, pas aussi doux que son patronyme pourrait le faire croire. A son exemple, les autres protagonistes apparaissent eux aussi plus rugueux et moins champêtres que prévu. Ainsi, madame du Bois affublée d’un fils assez haïssable et réfractaire aux jeux d’esprit, est une farouche adepte du loto, qui «  est à la portée de tous les joueurs [… et qui ne lui] demande pas de contention de l’esprit ».
A l’opposé, Huvier prône les petits jeux à gages dont quelques-uns sont encore aujourd’hui bien connus tandis que certains autres mériteraient de renaitre de leurs cendres. Il n’est pas contre non plus une joyeuse partie de quilles, de volant ou de Cherche une épingle au son du violon, jeu trivialement nommé de nos jours Cache-tampon. Je t’en ficherai du Cache-tampon, tiens ! Moi, je réclame du Colin-maillard à la silhouette (parfait pour mettre le feu à la baraque), du jeu du coton qu’on souffle (efficace pour éloigner un empêcheur de jouer en rond), du Répondez-moi sans E. (remis au gout du jour par Georges Perec dans sa Disparition), du Frère Pancrace êtes-vous mort ? (bien mieux que le rendez-vous à la piscine pour se rendre compte de la plastique de son amoureux), du Untel n’aime pas les os ; avec quoi le nourririez-vous ? (qui fera se fâcher tout rouge les plus mauvais joueurs), et pourquoi pas à la Poussette puisque Huvier a « entendu dire que des personnes de la plus haute distinction & du plus grand génie avaient joué à la poussette, où les enfants disent : digue, dogue, savatte ; (il est vrai qu’ils y jouaient avec des louis) ». Ah le jeton ! Ah ! le gage! Ah ! le louis enfin, qui saurait faire rentrer le Chnif chnof chnorum au casino de Deauville ! Vive les nerfs de la guerre ludique!
Et pourtant ! Il restera toujours des mauvais coucheurs à l’exemple de la grosse madame du Bois. Cette dondon grognon a beau entendre dans le salon d’à côté où elle boude, les hôtes de Montevrain s’exclamer dans de grands rires, commenter les règles avec esprit, jouer dans la bonne humeur, elle ne daigne apparaître que pour présenter son petit du Bois, jeune freluquet qui ne passe pas l’examen de l’assemblée joyeuse. Et mademoiselle Gazon de conclure : « comme il a l’air niais, pour un jeune homme de seize ans ! Qu’il est gauche ! Le pauvre garçon, il a bien fait d’être riche ! » Le reste du temps, madame du Bois raille ces « jeux enfantins » et n’en démord pas : le loto, ya que ça de vrai. On lui répond philosophiquement que « tout le monde joue au loto, parce qu’il ne faut à ce jeu que du bonheur, & que  tout le monde a des prétentions au bonheur.» comme « tout le monde juge des ouvrages de littérature, les uns bien, les autres mal, parce que les uns ont de l’esprit & que les autres n’en ont pas ». Ce à quoi un des abbés ajoute avec malice qu’« on lit quelquefois des petits ouvrages de littérature [seulement dans l’idée de] se désennuyer »…
La messe est dite : je n’irai pas faire valider ma grille d’Euromillion (ça risque d’être dur) et je ne lirai pas le dernier Pancol (ça tombe bien, je n’y comptais de toutes les façons pas).
Par contre, je vais filer acheter un paquet de cartes, du coton en vrac et quelque rubans, en répétant sans fourcher chnif, chnof, chnorum ; chnif, chnof, chnorum ; chnif, chnof, chnorum !
LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en rayon à la librairie:
[Huvier des Fontenelles, Pierre-Marie-François].  Les Soirées amusantes, ou Entretien sur les jeux à gages, et autres, Qui peuvent amuser les jeunes personnes, tant à la Ville qu’à la Campagne, sur-tout dans les soirées un peu longues.
Paris Veuve Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût, 1788.
XVI, 291 pp., table, (1)f. de pl.
Petit in-12, plein veau marbré, dos lisse orné, pièce de titre. Tranches marbrées. Quelques légers  frottements. Un petit manque à la coiffe supérieure.
Édition originale bien complète de la planche présentant deux tables de biribi. L’auteur est identifié par Barbier. Antoine Huvier, frère de l’auteur,  dans son troisième journal daté de 1823, écrit que P.-F. Huvier des Fontenelles, « par son esprit original et un peu caustique sans méchanceté, il étoit l’âme de nos réunions de famille et en faisoit tout l’agrément. Il avoit fait de bonnes études au collège de Juilly et joignoit, à beaucoup de facilité pour faire des vers, des connoissances en littérature ».
Bibliothèque champenoise, 407, « Les exemplaires en sont devenus bien rares ». Barbier, Dictionnaire des anonymes III, 265 et 266. En savoir plus ou commander : envoyez-nous un e-mail! 

[Lorgnette écrite par Valentine del Moral.]
villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.