Tours de magie de cigarettes ou Comment on a subtilement évolué de « Je vais te faire la guerre du feu » à « T’aurais pas du feu par hasard? »

C’est merveilleux d’être magicien : on peut au gré des théâtres d’Europe, d’Amérique, d’Australie et d’Inde changer son nom de scène et se faire passer ici pour Keith Clark l’unbelievable ou là, pour Pier Cartier l’époustouflant. On n’est pas obligé d’avouer son étude forcenée et soutenue de la musique et l’art dramatique, ni de prouver ses talents aux anneaux, au fleuret ou sur la glace. Mais surtout on peut, comme ça, sur un coup de tête, rédiger la première bible des tours de cigarettes. 
Et, c’est précisément ce que fut et fit le magicien Pierre Feyss (1908–1979) en révélant pour la première fois les arcanes de la jeune discipline des tours de magie à base de clopes.
Parue initialement en 1937, à New York, chez l’auteur, l’Encyclopedia of Cigarette Magic ne fut traduite en français et publiée chez Payot qu’en 1958. Les illusionnistes français et unilingues en piaffaient d’impatience car « Keith Clark grâce à un travail important, minutieux, venait de livrer à tous ses confrères magiciens [anglophones], sans s’occuper du risque qu’il courrait en donnant des armes à la concurrence, le fruit d’années de recherches et de mises au point d’une manipulation nouvelle délicate ».
Cette micro-révolution atteignit donc finalement l’hexagone sous le titre simplement traduit d’Encyclopédie des tours de cigarettes : les 322 pages de claires explications étayées de planches photographiques éloquentes et commodes à utiliser rendaient cette bombe à volutes fichtrement facile d’emploi.
Keith Clark, poussa la philanthropie jusqu’à éduquer ses petits camarades en leur rédigeant un court mais saisissant historique de la cigarette.
Enfin, pour tous les fumeurs qui nous lisent, il permit de choisir n’importe quelle cigarette du moment qu’elle fut américaine, car l’américaine, c’est bien connu, brûle lentement et régulièrement, n’émet pas trop de fumée et surtout sa cendre ne se détache pas d’un bloc mais se « désagrège en produisant une notable pluie d’étincelles ».
Au détour d’un paragraphe on prend alors conscience que l’homo sapiens sapiens est resté fort proche de l’homo erectus d’il y a 500 000 ans à la différence près que sa fascination du feu a subtilement glissé de « je vais te faire la guerre du feu ! » à « dis, t’aurais pas du feu par hasard? ». 

Qu’importe ! Dans les diners en ville non-fumeur, on insistera bientôt pour que vous l’allumiez votre cigarette.  Vous aurez alors s’il vous plait une pensée pour Keith Clark qui après avoir mis noir sur blanc tout son savoir dans plusieurs autres livres, toucha au cinéma, écrivit pour la télévision américaine, se produisit encore sur les scènes mondiales pour mieux fuir par la sortie des artistes et se retira finalement loin de l’agitation humaine. L’histoire ne dit pas s’il en profita pour s’en griller une, sous la lune, caressé par une petite brise chaude emportant ses éphémères mais gracieux ronds de fumées.
En rayon actuellement à la librairie //

Keith Clark  Encyclopédie des tours de cigarettes traduit de l’anglais par Maurice Sardina, ancien rédacteur en chef du journal de la Prestidigitation. Préface de A. Mayette.  Avec 31 planches.
Paris, Payot, 1958.
In-8 broché, couverture illustrée en deux tons.
322 pp, 31 planches de photographies.
Exemplaire en partie non coupé. Les photographies sont numérotées de telle sorte qu’il soit facile de s’y référer en lisant le déroulement d’un tour.

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