UN DUC SUR SES GRANDS CHEVAUX

C’est de trois livres dont il s’agit ici. Deux publiés à cinquante ans d’intervalle, l’un en 1842, l’autre en 1894. Ce ne sont pas seulement ces cinquante ans qui séparent les images qui les illustrent et qui, tour à tour, s’offrent à notre regard. C’est bien autre chose encore qui les différencie.

A cheval
Les illustrations du premier livre sont de délicieuses lithographies de cavalières qui, bien que sanglées serré dans leur tenue d’amazone, galopent souples et sans frein. Les secondes sont les photographies d’un maitre écuyer amidonné et précis. Outre les procédés distincts, c’est l’ambiance générale qui oppose le plus ces images. En 1842, nous sommes toujours en plein romantisme et ça se sent. Le procédé implacable de la photographie, les révolutionnaires industriels marquent de leur empreinte les illustrations de 1894. Et pourtant, pourtant, on sent dans chacun des deux livres, un penchant exclusif pour les chevaux et l’art de les monter. Les deux auteurs n’ont que l’équitation en tête.

Les dames Aubert
En 1842, P.A. Aubert, qui a « formé tant de ces amazones romantiques délicieusement croquées » ici par Henry de Montpezat, dans le sillage évident d’Alfred de Dreux, gronde pour rire celles qui « sur les Champs-Élysées, font galoper leurs chevaux à toutes jambes à travers les diligences et les malles-poste, riant comme des folles, le corps penché sur l’encolure et faisant de grands gestes des bras ! » Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! On aurait bien envie de lui rappeler cette maxime éternelle puisque c’est lui qui leur a donné cette maitrise qu’il raille. C’est lui encore qui a demandé que la queue de la jupe soit assez raccourcie pour que le cheval ne se la prenne pas dans les sabots. Lui toujours qui a préconisé que pour mettre en selle l’amazone, on n’offre désormais au pied de la dame que la main gauche, la droite allant soutenir le bras gauche de la dite cavalière, près de l’aisselle. Plus sensuellement encore, il concède qu’on « peut aussi placer la main droite un peu au-dessus de la hanche, ce qui est plus gracieux », mais seulement si la dame est leste et légère, en un mot si elle désirable.

Charlie Gatines
Gatines, lui, en 1894, se sert de la photographie pour appuyer son propos qu’il expose aux très sérieux officiers de Réserve et de l’armée territoriale, muni de l’imprimatur, rien que cela, du Ministère de la guerre. Qu’il soit à pied ou à cheval, il se met en scène avec une rigueur d’expression, fait détourer la quasi-totalité des images pour que notre œil ne soit distrait. Mais, mauvaise herbe que nous sommes, nous ne pouvons pas nous empêcher de remarquer sa moustache bouillonnante et sa cambrure qui fait relever un tantinet trop les pans de sa jaquette courte, lui donnant, bien malgré lui, une dégaine à la Charlot. Nous voilà riant sous cape.

Sommet de grâce
Mais ne croyez pas pour autant qu’écrire une lorgnette soit seulement une partie de plaisir. On ausculte le livre que l’on veut présenter, on tripatouille ses connaissances, on glane les documents qui nous serviront à l’éclairer, on tâche de discipliner ses idées folles. On écrit, corrige, coupe, jette, on voit rouge de temps en temps, on rit souvent, on s’étonne à tous les coups. Et puis, parfois, comme aujourd’hui, on atteint un sommet de grâce. Parce que ces deux livres que nous venons d’entrouvrir font partie d’un ensemble de trois qu’avant notre mise aux arrêts nationale, nous avons eu la joie de recueillir à la librairie. Le troisième est une mine lexicale et iconographique. En « cinq cents mots nécessaires à l’homme de cheval cultivé », Pellier, écuyer de grande culture, dont la carrière fut entièrement consacrée au professorat, donne au cavalier d’alors comme à celui d’aujourd’hui un épatant vade-mecum. Chaque mot, chaque expression est traitée sous la forme d’une sage définition avant, souvent, de glisser sur une réflexion, une considération pratique, un fait historique. Une riche iconographie vient appuyer ce Langage équestre que d’amusantes vignettes de Pierre Gavarni rythment en toute bonne humeur.


Trois livres pour un duc
Ces trois livres d’équitation figurèrent en bonne place dans la bibliothèque du duc de Vendôme. Son ex libris, les envois qu’ils renferment prouvent l’attachement qu’il eut pour eux. Emmanuel d’Orléans (1872-1931), fait duc de Vendôme en 1895, était l’arrière-petit-fils de Louis-Philippe, le fils du prince Ferdinand d’Orléans, duc d’Alençon et de la duchesse née Sophie-Charlotte de Bavière, la sœur de l’impératrice Elisabeth d’Autriche,  » Sissi  » pour ses intimes que nous sommes tous. Il suivit une formation militaire à l’Académie militaire de Wiener Neustadt, fut nommé sous-lieutenant de cavalerie par François-Joseph, son oncle, l’empereur d’Autriche, avant de rentrer à Neuilly où il tint brillamment son rang et salon.

Cadors de paddock
Les trois livres furent écrits par des cadors de paddocks. Par ordre d’ainesse, j’ai nommé P.A. Aubert, (1783-1863), élève de Pellier père, qui fit construire le manège de la rue de l’Arcade, non loin de la Madeleine et qui s’illustra, on l’aura deviné dans les reprises de dames; Pellier fils, Jules de son prénom (1830-1904), écuyer-professeur – qui officiait dans son manège, situé près des Champs-Elysées, à l’intérieur du triangle formé par l’avenue de la Grande-Armée, la porte Maillot et l’avenue Foch, triangle de jeu des centaures et centauresses de l’époque ; et René de Gatines (1853-1902) qui fut surnommé par la duchesse de Mecklembourg « premier écuyer de France ».

Un clin d’œil ! A qui ?
Or, c’est dans la réunion de ce trio en culotte de cheval que réside la grâce. Dans un écho mondain paru dans Le Matin du 1er mai 1899, on a en effet surpris nos trois écrivains-cavaliers faire au même endroit, au même instant, un clin d’œil à qui ? je vous le donne dans le mille, au duc de Vendôme lui-même. Lisez seulement : « La Société équestre l’Etrier vient de donner, au manège Pellier, lieu habituel de ses réunions, sa dernière fête parée de la saison. Et, certainement, ce fut une des plus brillantes de l’année. Autour de LL. AA. RR., le duc et la duchesse de Vendôme, une assistance élégante et choisie se pressait dans la tribune, trop petite, du manège. […]M. de Gatines a présenté ensuite, en haute école, son cheval Epatant et, pour terminer, a eu lieu la reprise des dames [qu’Aubert sut si bien animer], sous la direction du comte de Cossé-Brissac, le sympathique président de l’Etrier. […]Entre les deux reprises, M. le comte de Cossé-Brissac, dans un petit speech fort galant, a salué le duc et la duchesse de Vendôme, rappelant les “anciennes traditions de l’équitation française, conservées dans ce manège, propriété d’une famille où le culte du passé et la religion du respect se sont unis pour transmettre au présent les galantes coutumes du manège de la Grande Ecurie” »


Coïncidences d’outre-tombe
Ces coïncidences d’outre-tombe sont délectables, presqu’autant que ces trois livres qui, pour deux d’entre eux, ont reçu un hommage manuscrit. Les photos de Gatines qui apparait, sec comme un coup de trique, très à son affaire; les délicieuses représentations romantiques des amazones d’Aubert; la riche iconographie du dictionnaire de Pellier ajoutent encore à leur valeur. Mais voilà. Nous avons interdiction de nous réunir et nous ne pouvons donc pas  laisser éclater notre joie autour d’une Bataille de Reichshoffen que nous aurions martelée sur la table qui aurait réuni quelques cavaliers bibliophiles de notre connaissance… Aussi, nous avons presque été tentés de sortir sur le pas de la librairie et de lancer haut et fort, dans les rues désertes de Paris, cette scie des cavaliers gaillards : « à nos chevaux, à nos femmes et à ceux qui les montent ! » Nous nous sommes retenus à temps, considérant qu’il valait peut-être mieux nous restreindre à vous adresser cette lorgnette galopante.
©villa browna

LES LIVRES QUI NOUS ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE SONT DISPONIBLES À LA LIBRAIRIE
P. A. Aubert
Équitation des dames. Avec 20 planches lithographiées par H. de Montpezat
Paris, Chez L’auteur, Grande rue de Chaillot, 48, et à La Librairie Militaire de Gaultier-Laguionie, rue et passage Dauphine, 36. 1842.
In-8, demi-veau à coins cerise, dos à nerfs orné de rinceaux en noir et dorés. Couverture ornée d’une vignette conservée. Léger accroc au premier plat sans gravité, coiffe supérieure légèrement frottée. Très rares et pâles mouillures n’altérant aucunement les planches.

Envoi de l’auteur contrecollé en page de garde. « Hommage offert à Son Altesse Royale Monseigneur le duc de Nemours par l’auteur, son très respectueux, très humble et très obéissant serviteur Aubert. Le 19 7bre 1842. »
Bien complet des vingt planches lithographiées très belles, très élégantes et en même temps que très instructives d’Henry de Montpezat (1817-1859), peintre équestre et de portrait.
Reliure signée de Yseux successeur de Thierry Simier.
Ex libris de la Bibliothèque du duc de Vendôme.

René de Gatines
Conférence hippique – Les cinq mouvements clés de l’équitation. Avec photogravures hors texte, d’après les photographies instantanées de M. Gabriel
Paris, Legoupy, 1894.
In-12 carré, couverture en deux couleurs ornée d’une vignette conservée. 56 pp.
Envoi de l’auteur à « son Altesse Royale Monseigneur le duc de Vendôme », daté du 6 juin 1900. Dans cette conférence, l’auteur commente et développe le travail à pied de Baucher. Gatines (1853-1902), sportsman et écuyer français, fut élève de d’Abzac. Surnommé “premier écuyer de France”, il eut le privilège de monter les chevaux de Faverot de Kerbrech. Avec le comte de Cossé-Brissac, il fonda l’Etrier dont il fut un des animateurs les plus zélés.
Les photographies sont précises, qui présentent l’auteur en pleine démonstration.
Ex libris de la Bibliothèque de S.A.R. Monseigneur le duc de Vendôme.

Jules Pellier
Le Langage équestre. Ouvrage renfermant 61 compositions inédites par Pierre Gavarni, 18 reproductions de photographies instantanées, 52 gravures des maitres de l’équitation. Deux planches en taille-douce
Paris, Delagrave, 1889.
In-4, demi-chagrin à coins, double filet doré, dos à nerfs orné. 11, 388 pp. Pâles mouillures éparses.
Ici se trouvent les « cinq cents mots nécessaires à l’homme de cheval cultivé » ! Rédigé par un écuyer de grande culture, dont la carrière fut entièrement consacrée au professorat – Jules Pellier qui officiait dans son manège, situé près des Champs-Elysées -, Le Langage équestre propose des définitions claires des termes courants : éperon, gourmette, martingale, carrousel… ; des institutions et des techniques : académies, courses, écoles, fantasia, longe, pirouettes, passades. Le tout complété par les biographies les plus essentielles : d’Aure, Pluvinel, Baucher, La Guérinière, Xenophon, etc. et des morceaux choisis.
L’un des deux planches dépliables présente son cours de haute-école, dispensé aux jeunes femmes.
Ex libris grand format de la Bibliothèque de S.A.R. Monseigneur le duc de Vendôme.

villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.