UN MAROQUIN TOURMENTÉ PAR LES RÉVOLUTIONNAIRES

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on tourne les pages d’un manuscrit du XVIIème s. ; on fait – chlac – tomber les têtes ; on revient sur la prophétie de Cazotte ; on cherche à savoir pourquoi les larmes sont ou froides ou chaudes.) 

Il est des livres comme des hommes, qui semblent irréductibles.
On peut affirmer que celui que nous tenons en main fait partie de ceux-là.

Il s’agit d’un manuscrit de philosophie rédigé par une main ferme et élégante à la fin du XVIIèmes. Les phrases y sont parfaitement alignées. Les espaces ménagés dans la page laissent libre champ au développement de la pensée.
Sur les plats de ce petit in-folio, relié dans un maroquin strictement contemporain, ont été frappées des armes « à la flamme, accompagnée en chef de deux étoiles et en pointe d’un croissant; à la fasce de gueule, brochant sur la flamme ».

Sur la page de garde un ex-libris au lévrier supporté par deux lévriers et coiffé d’une couronne de marquis. C’est celui des Nicolay. Vieille famille de France. Grands serviteurs du roi s’il en fut.

Autant l’ex-libris est bien connu, autant les armes ne sont pas aisées à identifier. Autrement dit, on sèche. Et quand on sèche, on a le réflexe de saisir l’Olivier (1). On l’ouvre. On espère un miracle.
Merveille des merveilles : les armes que nous cherchons à identifier s’y étalent, reproduites noir sur blanc. On se reporte à la notice correspondante et, ô Bonté divine, on y lit l’exacte description de l’exemplaire que nous avons en main. Notre âme bibliophile jubile…puis s’effondre : le Manuel de l’amateur de reliures armoriées n’a pas pu retrouver la bibliothèque dont fut retiré le manuscrit qu’il décrit.
Il en faudrait beaucoup plus pour arriver à nous détourner de l’ouvrage. Nous envoyons des bouteilles remplies de petits messages de S.O.S. à la mer des érudits de France. 

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent). 

Un après-midi, Philippe Palasi, professeur d’histoire, fou d’héraldique, créateur du site palisep.fr qui recense plus de 160 000 armoiries, nous envoie le mail de la révélation. Les armes frappées aux plats du maroquin sont celles de Claude Gallard, seigneur de Courances, dont les jardins sont toujours célébrés de nos jours.

Renseignements pris, chez les Gallard, on est visiblement très Claude. Successivement Claude I, Claude II et Claude III s’ingénient à faire de Courances une propriété délicieuse. Acquise en juillet 1622 par Claude I, elle ne cesse d’embellir. Claude II « continue avec non moins d’entrain que de bon goût l’admirable grandiose ébauché par son père. Il construit le théâtre, la maison du jardinier, plante d’ormes la grande avenue allant du château à la route de Lyon, que ferment des barrières et de larges fossés remplis d’eau vive» et se ruine quasiment à la tâche.(2)

Puis, par le jeu des mariages sans descendance et des successions par les filles, en 1769, c’est « Le grand Nicolay », grand par la taille mais surtout par le cœur, qui devient le maitre de céans. Premier Président de la Chambre des Comptes de Paris en 1773, conseiller du roi, Aymar de Nicolay fur élu député de la Noblesse de Paris aux Etats Généraux de 1789. Cette même année, il entrait à l’Académie Française et y prononçait son discours de réception dont la fin se révéla un vibrant plaidoyer pour Louis XVI qui déclencha une vague de murmures (3). On saurait le lui rappeler en temps voulu.
Quelques temps auparavant, un soir de 1788 resté célèbre pour sa bizarrerie, alors qu’il soupait joyeusement en compagnie de brillants esprits, Cazotte lui prédit l’échafaud, ainsi qu’à Malesherbes, à madame de Grammont et, parce qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, à lui-même. En verve, l’auteur du Diable amoureux prophétisa aussi la mort par poison à Condorcet, le tailladage des veines à Chamfort, la conversion au catholicisme à La Harpe qui faillit s’en étrangler de rire…Mais Cazotte avait raison : son heure n’avait pas sonné ! (4). 

Et de fait, le 7 Juillet 1794, Nicolay, âgé de 47 ans, monte à l’échafaud. Chlac ! Sa tête tombe. Puis cou(p) sur (cou(p), le 9 juillet, chlac, celle de son fils et chlac, celle d’un de leurs oncles la rejoignent dans le panier. 
Bien rythmée, bien nette cette valse des chefs. Mais quel rapport me direz-vous, avec notre philosophie maroquinée? Elle n’avait – pensez-vous – rien à craindre, bien à l’abri dans la bibliothèque de Courances, bibliothèque en passant, ravissante, tendue aujourd’hui d’une rarissime suite de trois tapisseries du tout début du XVIIème siècle représentant des singeries. Mais cela est une autre histoire qui nous mènerait trop loin, jusqu’aux salons de l’austère Sully (5). 

Revenons-en à ce qui se passe en cette fin chaotique du XVIIIèmesiècle qui contamine jusqu’aux rayonnages de Courances. Déjà en 1791, « des gardes nationaux, dont le nombre se grossit des recrues faites sur leur parcours, arrivent tout haletants, placent plusieurs pièces de canon sur le faîte de Montmoyen qui domine le château, avec ordre de faire feu au moindre signal de résistance ; ils pénètrent avec une audace indescriptible dans tous les appartements, non sans visiter jusqu’au moindre meuble et se rendre coupable de cruautés. Enfin, ils avouent que la dénonciation est archi-calomnieuse, se confondant en excuses, non sans regretter leur imprudente précipitation et les atrocités envers les châtelains dont ils reconnaissent la haute bienveillance. »

La famille royale, elle, n’aura pas connu la douceur des pardons. Antoine de Meaux qui ouvre son magistral Fleuve guillotine qui vient de paraitre, sur la journée du 10 août 1792 vue de l’intérieur du Palais des Tuileries, ne le démontre que trop bien (6).

Si le roi, la reine, les enfants royaux et quelques intimes se retrouvent emprisonnés au Temple, madame de Nicolay de son côté, en 1793, se réfugie à Saint Germain-en-Laye. « Elle n’y perçoit rien de ses propriétés dont la garde est confiée à un nommé Chapeau, ses biens sont séquestrés, ses récoltes vendues à l’enchère et à vil prix, ses canaux presque dépeuplés, quantité d’objets précieux enlevés, ses papiers sous scellés, sa bibliothèque dispersée » (2).

Nous y voilà. La bibliothèque Gallard, constituée au long du XVIIème s., conservée, compulsée, enrichie par Aymar de Nicolay qui en avait fait sa bibliothèque d’étude est éparpillée façon puzzle. Des exemplaires qui la peuplèrent, rares sont ceux qui ont refait surface. Et c’est en cela que cette Introduction à la philosophie morale doit être considérée comme un témoin de premier ordre.

Témoin d’abord des bibliothèques constituées au fil du temps, grandissant de génération en génération, passant de famille en famille. Le temps, l’espace manquent aujourd’hui et l’idée de l’héritage de papier a fait long feu bien que rien n’empêche de le décliner au goût du jour en constituant une bibliothèque portative, « peu nombreuse mais choisie »(7), resserrée autour de nos auteurs essentiels, de nos livres vertébraux.
Témoin aussi, ce livre l’est de la Révolution, brise fer et tête à claques, fan des pillages, des saccages, du martelage des gisants de Saint Denis pour ne citer que celui-là. Préserver cet exemplaire de la fin du XVIIème et de la bibliothèque de Courances, c’est en un sens mettre ses pas dans les pas d’hommes héroïques qui avancèrent à contre-courant dans la foule en furie de 1789, dans ceux d’Alexandre Lenoir à qui l’on doit la création du Musée des monuments français et dont l’exemple inspira les Viollet-le-Duc et Mérimée.

Témoin enfin, il l’est, de la force épatante de la Mémoire humaine. Prendre le temps d’exhumer l’histoire de ce manuscrit relié en maroquin, l’acquérir, c’est rappeler à la vie, des lecteurs, une maison, des événements, une main qui écrit, une main qui relie, une main qui manie les fers à dorer. Est-on ici si loin que cela des scientifiques qui ont mis au point les méthodes de déchiffrage des œuvres de Lucrèce sur rouleaux de papyrus retrouvés calcinés dans une maison de Pompéi (8) ? Je ne le crois pas. Toute pierre blanche – même la plus modeste – est nécessaire au bel édifice.

Malgré son importance biblio-historique, l’Introduction à la philosophie morale se laisse feuilleter sans faire sa fiéraude, sans tirer à elle la couverture. Et c’est tant mieux car elle n’a pas pris une ride. L’auteur, qui parfois parle à la première personne, y disserte à partir de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote « que vous et moy devons admirer et recognoistre pour le plus rare esprit qui se soit jamais fait paroistre par ses escripts ». Quelques philosophes modernes apparaissent ça et là, à l’instar de Coiffeteau dont le célèbre Tableau des passions humaines, de leurs causes et de leurs effets, publié en 1620, ne convainc pas notre philosophe masqué. 

Une première partie étudie la félicité et les moyens d’y arriver ; la seconde, les facultés humaines et la dernière, au fil de 49 courts chapitres, des actions humaines, passion, vertus, justice, droit et longuement de l’amitié.
Quelques passages nous ramènent à notre condition humaine de chair, de sang et d’eau, évoquent ces « vapeurs qui montent au cerveau durant la tristesse [et qui venant] à rencontrer le cerveau sont aussitôt changées en eau qui sort par les yeux ». Et l’auteur, tout sage qu’il est, tout détaché qu’il doit être, prend le temps de nous faire comprendre pourquoi les larmes sont chaudes dans la tristesse et froides dans la joie. 
© texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral.


NOTES

(1) in extenso, le Manuel de l’amateur de reliures armoriées françaises d’Olivier, Hermal et Roton que pour plus de commodité on réduit au seul nom d’Olivier. 
(2) La Seigneurie de Courances, in Annales Société Historique du Gâtinais – Tome 11 – 1893. 
(3) Extrait de la fin du discours de Nicolay : « …D’autres merveilles se préparent : la Nation va s’assembler ; le meilleur des Rois s’environne de ses sujets ; il vient délibérer avec eux sur les intérêts de la grande famille. Les plaies sont dévorantes & invétérées, l’abîme est profond, mais nous en sortirons avec gloire. C’est du sein des désastres ; c’est au milieu de ses ruines, que Rome épuisée et presque anéantie, devint la maîtresse du Monde. Une Monarchie de quatorze cents ans, qu’il faut rendre immortelle ; un Maître vertueux et digne de notre amour ; vingt-quatre-millions d’hommes, qui composent le Peuple le plus généreux et le plus sensible de l’Univers, à rendre heureux : voilà le vaste et sublime objet des méditations et des efforts des États Généraux… »
(4) Œuvres choisies et posthumes de La Harpe.
(5). Nicole de Reyniès. La tenture de Sully au château de Courances. Contribution à une histoire des singeries. In: Revue de l’Art, 1987, n°77. pp. 66-72. www.persee.fr/doc/rvart_0035-1326_1987_num_77_1_347656 
(6) Antoine de Meaux, Le fleuve guillotine, éditions Phébus, 2015. Et sur www.facebook.com/LeFleuveguillotine?fref=ts 
(7) Formey, Conseils pour former une bibliothèque peu nombreuse mais choisie, ouvrage paru pour la première fois en 1746 et qui proposait le portrait de la bibliothèque idéale de l’honnête homme des lumières. 
(8) Stephen Greenblatt, Quattrocento, Prix Pulitzer 2012.



LE LIVRE QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie:


MANUSCRITIntroduction à la philosophique morale.
 S.l.n.d.
Petit in-folio en plein maroquin, dos à nerfs orné de caisson et de légères roulettes. Plats encadrés d’un double filet frappé en son centre d’armes « à la flamme, accompagnée en chef de deux étoiles et en pointe d’un croissant; à la fasce de gueule, brochant sur la flamme ». Tranches dorées. Petites usures, coiffes arasées avec un petit manque à l’inférieure, fentes sans manque en bas du dos, petites tâches rondes en bas du plat arrière.  

[3], 263, [4] ff.
C’est précisément cet exemplaire qui a été décrit dans le Manuel de l’amateur de reliures armoriées françaises. « Fer frappé sur un manuscrit du XVIIe siècle intitulé Introduction la philosophie morale ».
Manuscrit d’une seule main et très lisible. Introduction à la philosophie morale.
Ex-libris Nicolaÿ contrecollé, légèrement frotté.

Olivier, Hermal et Roton n° 1558.

villa browna. livres anciens. 27, avenue Rapp. 75007 Paris.